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Cancer du sein et milieu professionnel : la nécessité d'agir
Date de la politique :
18 novembre 2014
Politique numéro : 20146
Termes clés : cancer, santé et sécurité au travail, substances toxiques

Traduit par Joan McCordick pour Action cancer du sein du Québec

Résumé

Le cancer du sein est la forme de cancer la plus répandue parmi les femmes aux États-Unis et dans d'autres pays, ce qui en fait une importante problématique de santé publique. Malgré d'abondantes preuves scientifiques de ses causes connues et présumées, il existe de graves lacunes sur le plan de la recherche et des mesures préventives visant à identifier et à éliminer les dangers professionnels et autres dangers environnementaux ainsi que les facteurs de risque associés au cancer du sein. Par conséquent les femmes, surtout celles qui travaillent en dehors du foyer, demeurent exposées aux dangers. Il existe de plus en plus de preuves scientifiques des liens entre le cancer du sein et le milieu de travail. Les chercheurs ont identifié des produits d'usage courant qui provoquent la formation de tumeurs mammaires chez les animaux de laboratoire. Des études sur les animaux ont permis d'établir un lien entre l'exposition aux substances chimiques et l'augmentation des taux de cancer du sein. D'autres études sur les animaux et sur les humains associent l'exposition aux substances chimiques à une augmentation du taux de cancer du sein, notamment deux enquêtes récentes portant sur les risques professionnels. Ces dernières restent, cependant, l'exception: rares sont les études qui visent à identifier et à caractériser les agents en milieu de travail associés au cancer du sein, ainsi que les études d'intervention portant sur l'utilisation de procédés et de substances moins toxiques. Certains pourraient y voir un biais de genre et de classe sociale, car de nombreuses agences de recherche et de financement ont ignoré ou minimisé le rôle des études sur l'exposition professionnelle, malgré leur pertinence à la prévention. Il faut agir, en commençant par accorder une priorité nationale à la promotion et à l'appui de la recherche sur les causes professionnelles et les autres causes environnementales du cancer du sein. D'autres actions à entreprendre sur le plan de la santé publique sont la surveillance des risques et les mesures de prévention primaire telles que la réduction de l'usage des matériaux toxiques, la subsitution éclairée et la promotion de la chimie verte.

Lien avec les énoncés de politique antérieurs de l'APHA

Les politiques suivantes de l'APHA ont un lien avec le présent sujet mais n'en traitent pas de manière directe :

  • Énoncé de politique nº 7415 de l'APHA: Prevention of Occupational Cancer (Prévention du cancer professionnel)
  • Énoncé de politique nº 7715 de l'APHA: Informing Workers of Occupational Health Risks (Sensibiliser les travailleurs des risques pour la santé au travail)
  • Énoncé de politique nº 8509 de l'APHA: Occupational Disease Prevention: Increase Worker and Union Rights Prévention des maladies professionnelles: renforcer les droits des travailleurs et des syndicats)
  • Énoncé de politique nº 8607 de l'APHA: Worker Notification of Adverse Health Findings (Avis aux travailleurs des constats d'effets néfastes pour la santé)
  • Énoncé de politique nº 9115 de l'APHA: Support for Women’s Health Research (Soutien à la recherche sur la santé des femmes)
  • Énoncé de politique nº 9304 de l'APHA: Recognizing and Addressing the Environmental and Occupational Health Problems Posed by Chlorinated Organic Chemicals (Reconnaître et répondre aux problèmes de santé environnementaux et professionnels que posent les produits chimiques organochlorés)
  • Énoncé de politique nº 9606 de l'APHA: The Precautionary Principle and Chemical Exposure Standards for the Workplace (Le principe de précaution et les normes en matière d'exposition aux produits chimiques en milieu de travail)
  • Énoncé de politique nº 2004-11 de l'APHA: Threats to Public Health Science (Les menaces aux sciences de la santé publique)

Énoncé du problème

Le cancer du sein est le cancer le plus fréquemment diagnostiqué parmi les femmes vivant dans les pays industrialisés, et les taux nord-américains sont parmi les plus élevés au monde.[1] Selon les estimations de l'American Cancer Society, environ 295 000 Américaines recevraient un premier diagnostic de cancer du sein en 2014 et ce cancer mènerait à quelque 40 000 décès.[2]

Il est largement reconnu que les agents environnementaux — y compris les substances auxquelles sont exposés les travailleurs en milieu de travail — sont fortement impliqués dans la causalité du cancer, modulés par les facteurs liés à la génétique et au mode de vie.[3] En outre, jusqu'à récemment, les dangers professionnels pour la santé des femmes sont restés essentiellement invisibles, insuffisamment et inadéquatement étudiés en dépit du fait que les femmes participent depuis longtemps au marché du travail.[4] Ce manque de perspective sexospécifique (qui équivaut donc à un préjugé sexiste), critiqué depuis plus d'une décennie, a un prix : la santé des travailleuses.[5]

L'élimination des dangers est une stratégie de santé publique bien établie, et il est prouvé que la prévention primaire des dangers professionnels et des autres dangers environnementaux associés aux cancers « diminue l'incidence de cancer et la mortalité due au cancer, et le fait avec un excellent rapport coût/efficacité »[6] À l'instar des autres organismes dont la démarche est axée sur la prévention, l'APHA préconise le recours au principe de précaution selon lequel il convient d'intervenir face à l'incertitude scientifique.[7]

Malgré la forte incidence de cancer du sein parmi les femmes, et nonobstant les nombreux appels à une prévention primaire des cancers liés au milieu de travail et à d'autres environnements, ces deux domaines se recoupent rarement.[8] Le paradigme dominant des chercheurs et des décideurs politiques reste fermement axé sur le mode de vie, la génétique et les options de traitements individuels.[9,10] Quant aux dangers et aux facteurs de risque exogènes (c.-à-d. involontaires et communs) associés aux substances chimiques, à savoir les causes de cancer susceptibles d'être prévenues ou diminuées, ils sont passés sous silence, ignorés et/ou minimisés.[11]

Le manque d'attention accordé aux risques de cancer du sein liés à l'emploi a de sérieuses conséquences sur le plan de la prévention primaire, non seulement pour les milliers de femmes travaillant dans des milieux potentiellement très dangereux mais aussi pour la population générale.[12] S'inspirant de la démarche qui met l'accent sur les individus, les efforts de financement à l'appui de la recherche sur le cancer du sein (tels que les campagnes « ruban rose ») visent les solutions individuelles, le dépistage précoce et le traitement. Ces actions sont menées selon un modèle commercial qui a pour but la recherche d'un remède, et qui ne réduira pas l'incidence de la maladie. Plus de la moitié des cas de cancer du sein ne peuvent s'expliquer par les causes ou les facteurs de risque classiques (ex. poids, alimentation, consommation d'alcool, génétique).[13] Selon certains chercheurs, il s'agirait sans doute d'une interaction de multiple facteurs environnementaux, dont certains sont encore inconnus.[14]

Dans son rapport de 2013, le US Interagency Breast Cancer and Environmental Research Coordinating Committee s'est dit préoccupé par la situation. Le comité à signalé que les facteurs environnementaux « sont plus faciles à indentifier et à modifier que les facteurs génétiques et présentent par conséquent une occasion exceptionnelle de prévenir le cancer du sein ».[15] Auparavant, le rapport de 2008-2009 du President’s Cancer Panel, intitulé « Reducing Environmental Cancer Risk: What We Can Do Now » (Réduire le risque environnemental de cancer: comment agir dès maintenant), avait conclu que « la véritable charge de cancer lié à l'environnement a été très largement sous-estimée. » [11]

Vu la situation, il ne faudrait pas sous-estimer l'importance des risques liés au milieu de travail. Les activités liées au milieu de travail et à l'emploi sont « la source principale de contaminants et d'expositions environnementales ... Le gros de ce qui s'infiltre dans notre eau potable, qui contamine nos aliments et qui pollue notre air provient des milieux de travail et commence par nuir aux travailleurs. »[16] Les travailleurs sont présents à toutes les étapes du cycle de vie de la production de biens et de services.

Par rapport au cancer du sein, ceci exige que l'on porte une attention particulière aux travailleuses. Pourtant, peu de choses ont changé depuis la déclaration, faite en 1996, qu'il existait peu d'études de qualité « visant directement les femmes » et menant à l'identification précise de risques professionnels liés au cancer du sein. Selon le plus récent examen des preuves par le Breast Cancer Fund, bien que les femmes composent environ la moitié de la main-d'œuvre américaine, « relativement peu d'études ont été menées pour identifier les expositions en milieu de travail associées au cancer du sein.»18]

Il existe suffisamment de preuves pour justifier une démarche de précaution. Les chercheurs ont identifié les produits chimiques d'usage courant qui provoquent la formation de tumeurs mammaires chez les animaux de laboratoire.[19] Les études sur les animaux ont associé les substances chimiques qui imitent les hormones, appelés perturbateurs endocrininiens ou PE, à des taux accrus du cancer du sein.[20] L'Organisation mondiale de la santé[21] et l'Union européenne[20] ont émis d'importants rapports sur le préjudice potentiel des PE, tout comme l'a fait la Endocrine Society.[22] Selon cette dernière, la forte augmentation de l'incidence de cancer du sein dans les pays industrialisés au cours des 50 dernières années pourrait être associée à des « substances chimiques hormo-actives. »[22]

Deux articles canadiens ont fortement contribué à mettre en exergue cette association. Le premier, paru en 2012, a relevé des taux de cancer du sein anormalement élevés chez les femmes préménopausées travaillant dans le secteur des plastiques d'automobiles et dans les conserveries. D'autres secteurs associés à un risque accru parmi les travailleuses en général comprenaient l'agriculture, les bars/casinos et la métallurgie.[23] La forte association avec les plastiques d'automobile laisse croire que les dangers sont répandus et courants dans ce secteur.

Le deuxième article a dressé la liste des substances chimiques qui entrent habituellement dans la fabrication des plastiques, dont certaines sont des cancérogènes mammaires et des perturbateurs endocriniens; cet article a également démontré que le milieu de travail dans ce secteur est fortement contaminé par des poussières, des vapeurs et des émanations provenant d'ingrédients, de sous-produits et de produits.[24] Des études ont démontré que bon nombre de plastiques dégagent des substances chimiques œstrogéniques,[25] surtout en présence de chaleur, comme lors de la production et de la fabrication de résines de plastique. De plus, certains additifs (phtalates, polybromodiphényléthers) sont connus pour être des perturbateurs endocriniens. Certains monomères, produits chimiques de base utilisés dans la fabrication de polymères (dont le bisphénol A, le butadiène et le chlorure de vinyle) sont mutagéniques et/ou cancérogènes.[26] Des études sur les animaux ont démontré que plusieurs monomères, additifs et solvants connexes (dont le chlorure de vinyle, le styrène et l'acrylonitrile) sont des cancérogènes mammaires.[21] L'exposition cumulative à un mélange de substances chimiques œstrogéniques peut entraîner des effets combinés.[27]

D'autres auteurs ont constaté que le risque de cancer du sein est presque deux fois plus important parmi les travailleuses de l'industrie des plastiques et du caoutchouc.[28,29] Une autre étude a renforcé ce constat, en rapportant que le risque de cancer du sein parmi les hommes travaillant dans ces mêmes secteurs est presque quadruple.[30] Une étude des travailleuses des usines de fibres d'acrylique et de nylon (c.-à-d. de plastiques) a montré que ces personnes couraient aussi un risque accru de cancer du sein si elles étaient exposées avant l'âge de 36 ans, et que les fibres d'acrylique et de rayonne et de certains hydrocarbones aromatisés doublaient le risque de tumeurs à récepteurs positifs d'œstrogène ou de progestérone.[31]

Le President’s Cancer Panel est d'avis que « les preuves actuelles militent en faveur d'une approche de précaution vis à vis de ces diverses substances chimiques », y compris les phtalates et le bisphénol A. Le groupe note que ni le Centre international de recherche sur le cancer ni le National Toxicology Program des États-Unis ne classe la plupart des perturbateurs endocriniens comme cancérogènes présumés, et que ces substances ne sont pas réglementées par les autorités américaines.[11]

Le cancer du sein est aussi associé à d'autres dangers. Le Centre international de recherche sur le cancer a publié une monographie sur l'association probable entre le travail de nuit et le cancer du sein.[32] Ce déréglement potentiel du rythme circadien est très répandu aux États-Unis, dont environ 15% de la main-d'œuvre travaille de nuit. Le phénomène atteint de façon disproportionnée la population afro-américaine.[33]

Il y a d'autres exemples de risques accrus vécus par les membres de groupes minoritaires. Le Interagency Breast Cancer and Environmental Research Coordinating Committee a également répertorié des « disparités enironnementales » qui font que certaines populations mal désservies (c.-à-d. travaillant dans des milieux professionnels spécifiques) sont plus à risque d'avoir le cancer du sein, ce qui nécessite des interventions pour le prévenir et en réduire les causes.[15] Ceci concorde avec une étude canadienne qui rapporte un taux de cancer du sein plus élevé parmi les femmes vivant près d'installations industielles telles que les aciéries, les usines de pâte à papier, les raffineries de pétrole et les centrales thermiques.[34] Ces personnes viennent habituellement de milieux socioéconomiques inférieurs et peuvent aussi travailler dans ces installations. Historiquement, les travailleurs issus de groupes minoritaires ont occupé parmi les plus dangereux emplois aux États-Unis,[35] et les risques de cancers professionnels sont sans doute plus élevés parmi les afro-américains en raison de leur plus importante exposition aux cancérogènes au travail.[36]

Ces faits concordent avec un rapport des Centers for Disease Control and Prevention (CDC) selon lequel, en 2010, la plus forte incidence de cancer du sein était rapportée chez les femmes de race blanche; les femmes afro-américaines étaient les plus susceptibles de mourir de la maladie, et le cancer du sein était la cause la plus répandue de mortalité due au cancer parmi les femmes d'origine hispanique.[37]

Il est de plus en plus clair que la prévention primaire du cancer du sein, qui met l'accent sur l'élimination des cancérogènes environnementaux, y compris ceux présents en milieu de travail, requiert davantage d'attention, de financement, d'action politique et réglementaire et d'intervention sur le lieu de travail.[38]

Des stratégies fondées sur les données probantes pour répondre au problème

Des actions pour prévenir et réduire les causes professionnelles et autres causes environnementales de cancer du sein reposent sur la reconnaissance des obstacles.

Ayant examiné les entraves au traitement des facteurs environnementaux qui influent sur le risque de cancer du sein, Brown et ses collègues ont identifié trois pistes de solution: déplacer le débat sur la causalité vers l'amont pour s'attaquer aux causes, mettre l'accent sur les facteurs de société susceptibles d'être modifiés plutôt que sur les individus, et promouvoir la participation directe du public à la recherche.[10] Cette dernière activité, aussi appelée recherche communautaire ou recherche-action participative, peut faire ressortir de nouvelles interrogations et changer la manière dont les questions sont abordées, tout en changeant les méthodes utilisées et les normes de preuve.[10] Plusieurs interventions se fondent déjà sur les constats de cette forme de recherche.

Le rapport du Breast Cancer and Environmental Research Coordinating Committee préconisait « de nouvelles initiatives audacieuses » en matière de prévention ainsi qu'un renforcement de la recherche sur les agents chimiques et physiques. Il a également évoqué le besoin de rendre les connaissances scientifiques accessibles au public et de faire participer les parties prenantes aux processus.[15]

Un exemple de ceci est l'Approche stratégique de la gestion internationale des produits chimiques (SAICM). Entériné par les gouvernements, les organismes de santé publique, les organisations de travailleurs et l'Organisation internationale du travail, ce cadre de politique comprend les importants débats et ententes intervenus lors de la récente troisième session de la Conférence internationale sur la gestion des produits chimiques. À partir d'une démarche de cycle de vie, les délégués (y compris les Américains), ont convenu par consensus que les perturbateurs endocriniens étaient une question de politique émergente mondiale et qu'il fallait des mesures pour réduire l'exposition à ces substances et à leurs effets. Parmi les nombreux facteurs associés aux produits électriques et électroniques, les délégués ont privilégié l'élimination ou la substitution de produits chimiques dangereux, l'élaboration d'outils favorisant les conceptions permettant de réduire ou d'éliminer les substances chimiques dangereuses qui entrent dans leur production, et des outils ou éléments d'information sur les substituts « plus sûrs » aux substances chimiques préoccupantes.[39]

La US Occupational Safety and Health Administration (OSHA) adopte une position semblable lorsqu'elle sensibilise les employeurs et les travailleurs sur « le passage aux substances chimiques plus sûres ».[40] La trousse d'outils de l'OSHA contient des informations sur les substances chimiques préoccupantes (notamment ChemHAT[41], une trousse sur les dangers chimiques et les solutions de rechange destinée aux travailleurs) et sur les moyens de s'y attaquer (tels que la substitution éclairée, l'usage réduit de matériaux toxiques, la chimie verte), ainsi que des outils facilitant l'évaluation des solutions de rechange.

L'une des plus intéressantes interventions pour combattre le risque potentiel de cancer du sein sur le lieu de travail est la campagne « Put Breast Cancer Out of Work », initiative conjointe de la BlueGreen Alliance et du syndicat United Steelworkers. Depuis son lancement, d'autres syndicats ont adhéré à cette campagne de sensibilisation sur les cancérogènes et les PE en milieu de travail. Ils préconisent la prévention primaire du cancer du sein par la réduction et l'élimination des dangers associés au cancer du sein.[42]

L'influent Breast Cancer Fund a animé une série de neuf formations sur le milieu professionnel et le cancer du sein en 2013-2014.[43] Cet organisme national de sensibilisation sur la santé des femmes est également un intervenant majeur dans une étude novatrice portant sur le taux élevé de cancer du sein parmi les femmes pompiers de San Francisco.[44] À l'instar de ceux qui militent pour la santé des femmes, ce groupe contribue au réseau grandissant de personnes préoccupées par les taux élevés de cancer du sein parmi les travailleuses cols-bleus et le peu d'intérêt qui semble être accordé à la recherche dans ce domaine.[45]

Au Canada, dans le but de diminuer et de prévenir les dangers et les risques connexes de cancer du sein, le Réseau pancanadien sur la santé des femmes et le milieu et d'autres organismes semblables ont mené des campagnes de sensibilisation et tenu des ateliers éducatifs en collaboration avec les syndicats représentant les travailleuses des secteurs tels que l'industrie des plastiques d'automobile.[46]

Au-delà de ces actions, il existe diverses manières de recueillir des preuves. Des études peuvent être menées, surtout auprès des populations dont les antécédents d'exposition sont faciles à préciser (par exemples, des études en milieu de travail ou sur une profession donnée). À partir des leçons tirées des « alertes précoces », les autorités de réglementation peuvent mener des surveillances de risques afin de déceler la présence soupçonnée de substances chimiques préoccupantes sur le lieu de travail ou dans les produits de consommation, et peuvent imposer l'évaluation de solutions de rechange et la substitution éclairée. Les efforts de chimie verte pour remplacer les substances chimiques préoccupantes peuvent être financés et mis en pratique de façon commerciale.

Des actions internationales comme celles de la SAICM peuvent servir dans d'autres contextes, avec l'appui des politiques publiques et des pratiques de l'industrie.

Arguments/preuves contraires

L'industrie chimique a généralement fait fi des études et des autres formes de preuve des causes chimiques, environnementales et professionnelles de cancer du sein. Par exemple, l'American Chemical Council a répondu à l'étude canadienne de 2012 sur le cancer du sein, évoquée ci-dessus, en déclarant qu'elle risquerait « d'alarmer indûment les travailleuses » si ses résultats étaient sur-interprétés et que les expositions chimiques précises n'avaient pas été identifiées.[47,48]

De nombreux rapports et études ont documenté la façon dont l'industrie chimique répond aux études et aux initiatives visant à réglementer les substances chimiques dangereuses, dont celles associées au cancer du sein. La tergiversation et la mise en doute sont de fréquentes tactiques, disent certains auteurs, alors que d'autres regardent le coût de l'inaction et les possibilités d'action.[49–55] Le rapport de 2013 sur les perturbateurs endocriniens de l'Organisation mondiale de la santé, « State of the Science of Endocrine Disrupting Chemicals 2012 », réfute les allégations de l'industrie dans un récapitulatif, et recommande que l'Union européenne se dote de mesures réglementaires.[21] Le rapport de 2013 de l'Agence européenne pour l'environnement, « Late Lessons From Early Warnings: Science, Precaution, Innovation »[56], présente des analyses internationales et recommande des pistes d'action fondée sur le principe de précaution.

Mesures à prendre

1.      Le US Surgeon General (Le Directeur du service de santé publique des États-Unis) devrait déclarer qu'il existe un lien entre des classes de substances chimiques connues et le cancer du sein, et que les femmes travaillant avec ces substances sont particulièrement à risque. Cette déclaration devrait mettre l'accent sur les politiques de prévention fondées sur le principe de précaution et sur l'importance d'identifier les risques en milieu de travail et les autres risques environnementaux qui contribuent au cancer du sein.

2.      Le Department of Health and Human Services (ministère de la santé et des services sociaux des États-Unis), le National Cancer Institute, les National Institutes for Health et les autres agences fédérales pertinentes devraient changer la répartition des fonds versés à la recherche sur le cancer du sein afin de privilégier davantage l'étiologie et les modes d'action mécanistes des substances chimiques suspectes et du cancer du sein. Cette démarche devrait comprendre un éventail de méthodes de recherche qui examinent l'association entre l'exposition au travail et le cancer du sein, notamment la recherche communautaire et la recherche-action participative. Les agences devraient aussi promouvoir et financer la chimie verte, l'évaluation des solutions de rechange et les autres moyens de réduire l'usage des produits toxiques dont on sait ou présume qu'ils contribuent au cancer du sein.

3.      L’Environmental Protection Agency (EPA), (L'Agence américaine pour la protection de l'environnement), devrait se servir de programmes pertinents (notamment du Design for Environment Program/DfE) pour mettre l'accent sur les substances chimiques dont le lien avec le cancer du sein est connu ou soupçonné, en particulier les PE et les cancérogènes mammaires. Ce faisant, l'EPA devrait promouvoir et encourager les efforts pour remplacer ces substances chimiques par des produits non toxiques ou par des procédés qui ne requièrent pas de substances chimiques dangereuses.

4.      Le National Institute of Occupational Safety and Health (NIOSH), (L’Institut national de la sécurité et de la santé au travail des Centers for Disease Control and Prevention (CDC), devrait se prévaloir de son droit d'entrée en matière de surveillance des risques pour identifier et enquêter sur les causes de cancer du sein parmi des groupes de femmes travaillant dans les secteurs ou milieux à risque, ou celles travaillant avec des substances chimiques connues ou soupçonnées. Le NIOSH devrait associer ces enquêtes à des approches de chimie verte en matière de substitution de produits chimiques plus sûrs, à son programme r2p (Research to Practice) qui lie la recherche à la pratique, et au programme DfE de l'EPA. En outre, CDC/NIOSH devraient diffuser les résultats de la recherche et les informations de santé sur la relation entre les risques professionnels et les autres risques environnementaux associés au cancer du sein et qui démontrent qui a le pouvoir de réduire ou d'éliminer les risques au travail.

5.      L'Occupational Safety and Health Administration (OSHA), (L’Administrationde la santé et sécurité autravail), devrait lancer des programmes spéciaux de surveillance des risques pour repérer les secteurs et les lieux de travail où sont présents les risques associés au cancer, et faire des recommandations aux employeurs sur l'utilisation de sa trousse d'outils « Transitioning to Safer Chemicals Toolkit » pour prévenir le cancer. L'OSHA devrait exiger que les agences sujettes à des régimes d'état (State Plan) mettent également en vigueur ces mesures. Elle devrait aussi se servir des subventions de la Susan Harwood Foundation et d'autres fonds pour appuyer les projets centrés sur les travailleuses et offrant un enseignement, une formation et des exercices à base d'outils pratiques pour aider les travailleuses et leurs employeurs à identifier d'éventuels cancérogènes mammaires et leurs substituts moins toxiques, tels que la campagne Put Breast Cancer Out of Work.

6.      Les agences et fondations gouvernementales devraient incorporer les principes de la chimie verte, de l'usage réduit de substances toxiques et de la substitution éclairée à leurs practiques d'approvisionnement, afin de contribuer à la prévention et à la réduction du cancer du sein dans le cadre d'une approche de cycle de vie qui tient compte du pouvoir des acheteurs.

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