Un film deLI-GYEONG HONG
Critique de Deborah Ostrovsky

Je suis tombée sur le documentaire coréen réalisé en 2013 par Li-Gyeong Hong, The Empire of Shame, en parcourant une liste de films sur mon téléphone intelligent Samsung.

Le fait que ce soit la technologie Samsung qui m’ait permis de dénicher un film dénonçant les conditions de travail abominables des travailleuses des usines de semi-conducteurs de Samsung tient de l’ironie. En termes simples, les semi-conducteurs sont des substances et des composants chimiques qui, selon les conditions réunies, conduisent l’électricité ou agissent comme isolants. C’est pourquoi ils sont essentiels au contrôle du courant électrique. Puisqu’ils sont installés dans presque tous les appareils électroniques, ils sont probablement nombreux dans votre environnement : à la maison, dans la voiture et dans votre téléphone intelligent.

Bande-annonce (non sous-titrée, images percutantes)

Samsung fabrique des semi-conducteurs pour une gamme étendue de produits de consommation, et, avec son réseau d’environ 80 filiales, pèse pour environ 20 % de l’économie sud-coréenne. D’après le magazine Atlantic Monthly,en 2012 le groupe Samsung avait engrangé des ventes de 237 milliards de dollars américains. En effet, « l’empire » Samsung est le plus important de la Corée du Sud et, à ce titre, a non seulement une incidence sur le quotidien des gens qui vivent dans ce pays, mais également sur notre vie.

Il est horrifiant de constater qu’un géant de la haute technologie ait adopté des normes de protection des travailleurs aussi lamentablement et dangereusement peu élevées. Le film de Hong révèle les terribles effets que l’exposition à des agents toxiques et à des produits chimiques entraîne pour les employés (surtout des femmes) des chaînes de montage, notamment, cancer du sein et du cerveau, choriocarcinome et leucémie myéloblastique aiguë.

Aussi sensationnel que troublant, ce documentaire de 92 minutes sera à la fois source d’horreur et d’inspiration. Il débute sur des photos et des passages de journaux intimes de jeunes femmes qui, ayant à peine terminé leur secondaire, décrivent leurs espoirs et leurs aspirations. Elles travaillent chez Samsung. Pour certaines familles, l’emploi que leur fille occupe sur une chaîne de montage représente la promesse d’une vie meilleure et de la sécurité financière. On y voit aussi des camps de formation, des rassemblements et des scènes montrant ces femmes qui non seulement travaillent ensemble, mais vivent aussi dans des dortoirs d’usine pendant des années. Elles développent des relations amicales solides qui gravitent autour d’une culture d’entreprise globale, essentielle à leur routine quotidienne. Toutefois, les histoires d’espoirs et de rêves présentées au début du documentaire prennent un tournant plus sinistre à mesure que des femmes travaillant sur les mêmes chaînes de montage font état de règles irrégulières, d’avortements spontanés, d’infertilité, de cancer du sein, de complications liées à la grossesse, de déficiences congénitales, de tumeurs et de leucémie.

Nous voyons ces femmes – et certains hommes – en uniforme : des combinaisons blanches fantomatiques qui ne laissent entrevoir que les yeux. Ces costumes protègent les composants électroniques de la poussière, mais sont peu utiles pour protéger les travailleurs des produits chimiques toxiques qu’absorbent leurs poumons et leur peau. On trouve par exemple des agents cancérigènes dans des solutions de revêtement sensibilisatrices (utilisées pour protéger et pour activer certains éléments et molécules présents dans les semi-conducteurs), du plomb, de l’acide nitrique et sulfurique, de l'oxyde d'éthylène (lié à la leucémie) ainsi que des milliers de substances chimiques qui, selon certains défenseurs de l'hygiène professionnelle, n’ont toujours pas fait l’objet de tests. La caméra nous présente ensuite quelques-unes de ces travailleuses recevant des traitements de chimiothérapie ou subissant des chirurgies. Nous faisons connaissance avec leurs familles, qui consacrent leurs années de retraite à leurs filles rendues invalides par la maladie.

Une grande partie du film est consacrée au militantisme des travailleurs de Samsung et de leurs familles, qui se battent sans relâche contre le Korea Workers' Compensation and Welfare Service (KOMWEL). Jusqu'à maintenant, le KOMWEL a bloqué toutes les demandes d’indemnisation dont auraient tant besoin les victimes d’exposition à des produits toxiques ou d’accidents, ou leurs familles. Certaines des scènes de protestation mettant en présence militants et dirigeants de Samsung se révèlent parmi les plus prenantes. « Votre entreprise recrute des jeunes filles! » lance Han Hye-kyung, clouée dans un fauteuil roulant, à un cadre de Samsung qu’elle affronte au cours d'une audience. « Je vous en prie, ne faites pas ça! » crie la militante, sa mère debout derrière elle. Han Hye-kyung travaillait chez Samsung, dans une des salles de nettoyage de composants électroniques. Elle a reçu en 2005 un diagnostic de tumeur cérébrale qui l’a privée de sa mobilité, mais a laissé intacte sa détermination. Dans une autre scène tournée à l'extérieur du siège social de Samsung, Han Hye-kyung interpelle le président de l’entreprise, Lee Kun-Hee. « Lee Kun-Hee, hurle-t-elle dans le microphone, essayant de toutes ses forces de se tenir la tête et le torse droits, sors de ta tanière! »

L'ironie de la situation–le fait que j’ai découvert The Empire of Shame sur mon téléphone intelligent Samsung – a grandement contribué à ma propre évaluation du film, mais aussi à ma prise de conscience des injustices propres à certaines régions et qui font partie intégrante des grands débats entourant la technologie et le secteur de la haute technologie. Les nouvelles technologies nous ont apporté la liberté et nous ont permis d'établir de plus en plus de contacts. De l'avis de certains chercheurs, elles ont aussi aiguisé notre intelligence en mettant à notre disposition un flot toujours plus important d'information transmis à la vitesse de l'éclair. Mais nos échanges sur le côté plus sombre de la technologie – du moins ici, au Canada – tendent à avoir une portée plus limitée, reflétant nos privilèges en tant que consommateurs plutôt que comme fabricants d'équipement de pointe destiné à améliorer nos vies. Dans une société où les écrans se substituent aux contacts humains enrichissants, la plupart d'entre nous se préoccupent des effets psychologiques de notre monde saturé d'information et de l'aliénation sociale en découlant inévitablement, en particulier chez les jeunes.

Il s'agit là de préoccupations réelles, mais nous sommes suffisamment privilégiés pour vivre dans un endroit du monde où la plupart d'entre nous ont accès à la technologie sans devoir être confrontés aux dangers liés à sa fabrication. Les risques de toxicité auxquels font face les travailleurs qui fabriquent nos téléphones cellulaires, tablettes et écrans de télévision plats, comme les jeunes hommes et les jeunes femmes qui travaillent dans les usines de semi-conducteurs de Samsung, font partie d'une histoire qu’il nous a jusqu’à présent été facile d’ignorer. Dans une économie mondialisée, l'hygiène professionnelle, y compris la situation de ceux qui produisent à l’étranger les biens que nous souhaitons nous procurer, est un problème qui concerne tout le monde.

The Empire of Shamene soulève qu’indirectement la question de notre responsabilité en tant que consommateurs. Ce que cela signifie, par contre, c’est que l'histoire de Samsung est loin d'être terminée. Des pères de famille comme Hwang Sang-ki, chauffeur de taxi dont la vie a été transformée à jamais lorsque sa fille Yumi, âgée de 23 ans et employée de Samsung, a été emportée en 2007 par une leucémie myéloblastique aiguë (elle est morte dans le taxi de son père en route pour l'hôpital), ne laisseront pas tomber. Homme de peu de moyens aux traits doux, dont la capacité d'influencer peut sembler bien loin de celles des initiés ayant accès aux coulisses du pouvoir, Hwang a réussi à faire en sorte que l'histoire de Yumi soit connue à l'échelle planétaire. Dans Empire, il manifeste à l'extérieur du siège social de Samsung avec la détermination inébranlable de quelqu'un qui n'a plus rien à perdre. Aussi captivante est l'histoire de la mère de Han Hye-kyung, dont l'allure solennelle cache une manifestante aguerrie ayant décidé de combattre le géant de la haute technologie et de faire en sorte que la justice triomphe pour sa fille, maintenant handicapée. Le documentaire, qui présente bien d’autres braves militants, devrait être vu par quiconque voit sa vie facilitée par l'utilisation d'un téléphone portable, d'un ordinateur ou d'un téléviseur.

The Empire of Shame sera présenté brièvement à Montréal dans le cadre des Rencontres internationales du documentaire de Montréal-RIDM. Il est doublement honteux qu'il ne soit pas présenté dans toutes les salles de cinéma. Pourriez-vous changer cette situation? Et, à l'instar d'un chauffeur de taxi père de famille, à l’instar de veuves, de travailleurs accidentés et de mères, tous anéantis et toujours plus nombreux, peut-être pouvez-vous vous aussi exiger que les choses changent véritablement dans ce secteur d'activité qui détruit des vies tout en vous permettant de rester branché à leur monde?

Que faire?

Écrivez à Samsung pour exprimer vos préoccupations concernant ses travailleurs.

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