Cet article est reproduit avec la permission de The Hankyoreh (en anglais).
Publié à 21 h 01 et modifié à 21 h 03 (heure normale de Corée), le 8 mars 2014

Park Min-sook nous raconte comment elle s’est retrouvée parmi les nombreuses femmes atteintes de divers problèmes de santé générale et reproductive après avoir été exposée à des produits chimiques au travail.

Par Kim Min-kyung, journaliste interne

Pour Park Min-sook, 41 ans, les sept années passées à l’usine de semiconducteurs de Samsung Electronics à Giheung ont été une période exaltante. Elle a commencé à travailler à l’usine le 4 juillet 1991, tandis qu’elle terminait sa dernière année au secondaire.

« Fille de la campagne », Park avait grandi dans une famille d’agriculteurs pauvres de Boseong, dans la province du Jeolla du Sud. Son emploi à l’usine lui a permis de gagner de l’argent. Elle a pu chausser des patins pour la première fois de sa vie et a même fait le tour du pays, visitant des endroits comme Yeosu, Gyeongju et le mont Seorak.

Park garde plus que des souvenirs de cette période heureuse. Elle en a immortalisé les bons moments grâce à sa caméra et à son Polaroid. Elle avait d’ailleurs en mains certaines de ses photos lorsqu’elle a rencontré le journaliste du Hankyorehà l’Assemblée nationale de Corée du Sud à Séoul, l’après‑midi du 4 mars.

« Lorsque le film Another Familyest sorti, je lui ai tout de suite envoyé un message sur Kakao Talk pour lui proposer d’aller le voir », indique Park au journaliste en montrant une femme sur l’une de ses photos. « J’ai reçu une réponse m’informant que son cancer de l’estomac s’était répandu à d’autres organes, et qu’elle était décédée. » Park ajoute, en montrant une autre femme se tenant près d’elle sur une photo : « Cette femme travaillait juste à côté de moi à l’époque; elle a eu des problèmes de fertilité pendant 10 ans avant de réussir à tomber enceinte. »

Park sort une autre photo : « Ah oui! Voici une photo que j’ai prise avec Lee Suk-young, qui a été emportée par la leucémie. C’était une bonne travailleuse, et j’avais l’habitude de lui attribuer de bonnes notes lors de ses évaluations… J’étais sa chef d’équipe. »

Dans les photos de Park, tout le monde arbore un sourire radieux. Toutefois, le bonheur associé à cette période de la vie de Park n’existe plus que dans ces clichés. Aujourd’hui, ce n’est pas ce passé, mais plutôt la souffrance du présent, qu’elle rumine. Park figure parmi les protagonistes du documentaire Empire of Shameprojeté en première le 6 mars.  

Another Family, sorti le mois dernier, est un film de fiction basé sur l’histoire de la famille de Hwang Yu-mi, décédée de la leucémie pendant qu’elle travaillait encore à l’usine de semiconducteurs de Samsung à Giheung. En revanche, Empire of Shameest un documentaire dépeignant fidèlement la vie des familles de Hwang Yu-mi, de Lee Yun-jeong et de Hwang Min‑ung, décédées de maladies contractées pendant qu’elles travaillaient à la même usine, ainsi que celle de Han Hye-kyung et de Park Min-sook, qui se battent toujours contre la maladie.

L’histoire que raconte Another Familypourrait tout aussi bien être celle de Park, qui a travaillé dans cette même usine pendant sept ans, à compter de 1991, et qui a eu plus tard un cancer du sein.

Hankyoreh : Quand avez-vous commencé à travailler à l’usine de semiconducteurs de Samsung à Giheung?

Park Min-sook : Au cours de la dernière année de mes études en technologies de l’information à l’école secondaire commerciale de Beolgyo [province du Jeolla du Sud], la direction de l’école recherchait des candidats pour la ligne de fabrication de semiconducteurs de l’usine de Samsung. Même si j’étais un peu nerveuse à l’idée de travailler sur une ligne de fabrication, j’ai levé la main, emballée par les avantages offerts par Samsung. J’avais hâte de quitter la campagne pour gagner de l’argent et rendre à mes parents un peu de ce qu’ils m’avaient donné. J’ai donc sauté sur ce que je croyais être une occasion en or. J’ai commencé à travailler le 4 juin 1991, date que je n’oublierai jamais. Pour nous, seule la date de notre anniversaire de naissance était plus importante que celle de notre premier jour de travail chez Samsung. Chaque année, à cette même date, nous nous encouragions et nous nous félicitions, allant même jusqu’à nous offrir des cadeaux comme à notre anniversaire.

Hankyoreh : Expliquez-nous un peu en quoi consistait votre travail.

Park : Il y avait alors trois quarts de travail de huit heures : de 6 h à 14 h, de 14 h à 22 h et de 22 h à 6 h. L’usine de semiconducteurs fonctionnait 24 heures sur 24. Pendant mes trois premières années de travail, je n’avais qu’une journée de congé par mois, mais le travail était si difficile que je la passais à dormir. En arrivant à l’usine, il me fallait enfiler une combinaison imperméable à la poussière avant d’entrer dans la salle blanche. Je travaillais à la ligne 3, qui produisait des plaquettes de six pouces. Pour créer un semiconducteur, des circuits sont installés sur ces plaquettes; le procédé de production des plaquettes est appelé la fabrication ou FAB.

La ligne 3, au deuxième étage, où je travaillais, était à la toute fin de la ligne FAB. Au premier étage, le procédé était répété une fois de plus de manière non officielle.

Le deuxième étage de l’usine se divisait en postes de travail numérotés de 1 à 16. Je travaillais généralement à la gravure, au poste de travail no 4. La gravure, c’est l’opération qui consiste à enlever une couche de matériau de la plaquette, à l’aide d’une solution de produits chimiques en phase liquide ou gazeuse. Je devais mettre les plaquettes dans la machine et les en retirer lorsque la couche de matériau était enlevée, et tout se faisait à la main.

Hwang Yu-mi et Lee Suk-young, maintenant décédées, travaillaient aussi à la ligne 3. En 2011, la cour administrative de Séoul a conclu que les jeunes femmes avaient été victimes d’un accident de travail, une première pour les travailleurs de l’usine de semiconducteurs de Samsung.  

La ligne 3, construite 1988, est la plus ancienne de l’usine de Giheung. Samsung a allégué que l’agence coréenne de santé et sécurité au travail (KOSHA) avait mené une étude épidémiologique sur la ligne 3, sans réussir à trouver de facteurs qui auraient pu causer la leucémie. Rejetant l’étude déposée par Samsung, la cour administrative de Séoul a conclu que l’incidence de leucémie avait pu être causée ou accentuée par l’exposition constante des travailleurs à une variété de produits chimiques dangereux.

Hankyoreh : Pourquoi avez-vous quitté votre emploi, le 4 juin 1998?

Park : Lorsque la crise financière asiatique a frappé en 1997, l’attitude de l’entreprise a changé pour le pire. Vers le mois de mai 1998 – j’étais alors chef d’équipe –, mon supérieur m’a demandé de dresser une liste des membres de mon équipe en les classant selon leur rendement au travail. L’entreprise devait procéder à des congédiements. Qui étais-je pour décider comme cela du sort de mes collègues de travail? Je ne pouvais pas me résoudre à faire une chose pareille. La situation étant insupportable, j’ai démissionné. J’avais tout donné à l’entreprise – dans mon esprit, toujours le seul employeur pour moi –, mais quand j’ai annoncé mon départ, personne n’a tenté de me retenir.

Hankyoreh : Avez-vous remarqué que quelque chose d’étrange se passait dans votre corps lorsque vous travailliez encore à l’usine ou immédiatement après votre départ?

Park : Pendant mes années de travail à l’usine, j’avais des crampes menstruelles très marquées, comme d’autres collègues d’ailleurs. Aussi, beaucoup de mes collègues de travail avaient un cycle menstruel irrégulier. Après m’être mariée, je n’ai pas utilisé de méthodes de contraception pendant quatre ans sans devenir enceinte. J’ai consulté une clinique de fertilité. On nous a fait passer des tests, mais les médecins n’ont pas trouvé d’explication. J’ai tenté l’insémination artificielle à une reprise. J’y croyais tellement que j’ai vécu une période de découragement profond après l’échec.

J’ai ensuite pensé à la fécondation in vitro, mais j’ai eu peur que ce soit trop difficile. Je me suis donc tournée vers la médecine traditionnelle coréenne, et le miracle s’est produit. Cependant, on a décelé une irrégularité sur le chromosome 18 du bébé et j’ai fait une fausse couche à ma 11e semaine de grossesse.

Je ne comprenais plus rien. Mes sœurs aînées n’avaient eu aucune difficulté à avoir des enfants, et il n’y avait aucun antécédent de maladies génétiques dans la famille. J’ai énormément souffert de la situation, au point où j’ai pratiquement cessé de fréquenter mes amies qui avaient des enfants parce que de les voir élever leur famille me faisait trop mal.

Hankyoreh : Et pourtant, aujourd’hui vous êtes la maman de trois enfants.

Park : Après cette fausse couche, je suis tombée enceinte, mais je ne sautais pas de joie à l’idée de revivre une grossesse. Vu le problème génétique qui avait été décelé pour mon premier bébé, on m’a fait passer une amniocentèse. L’examen s’est bien déroulé, mais je suis restée inquiète pendant toute ma grossesse à l’idée que mon bébé puisse être anormal. À la grossesse suivante, on a décelé un fort taux de marqueurs de la trisomie 21 dans mon sang, ce qui fait que je n’ai pas été en paix jusqu’à la naissance. Pour mes trois enfants, personne, à l’exception de mon mari, n’a jamais su que j’étais enceinte avant l’accouchement.

Hankyoreh : Quand avez-vous su que vous aviez le cancer du sein?

Park : L’une de mes sœurs aînées s’était découvert un cancer du sein très tôt, lorsque sa tumeur ne mesurait pas encore 1 cm. Cette annonce m’avait tellement remuée que j’ai commencé à m’examiner les seins régulièrement à la recherche de bosses suspectes. En 2011, j’en ai trouvé une de la taille d’un grain de millet. Au début, le médecin m’a assuré qu’il n’y avait pas de problème, mais lorsque je suis retournée à l’hôpital trois mois plus tard, la tumeur qui faisait 0,3 cm au départ mesurait 1,2 cm, et une autre tumeur était apparue. Le 13 février 2012, on a diagnostiqué un cancer de stade 1, et le 27 du même mois, j’ai subi l’ablation du sein droit.

J’avais l’impression que ma vie basculait. J’étais encore dans la trentaine. Mes enfants n’étaient qu’en deuxième et en quatrième années du primaire, et mon bébé avait tout juste deux ans. J’étais terrifiée. Je me demandais : « Pourquoi moi? Pourquoi est-ce qu’il fallait que ça tombe sur moi? » À la seule pensée que je pouvais mourir et ne plus jamais revoir mon mari ni mes enfants, qui m’étaient plus précieux que la vie elle-même, j’étais prise d’étourdissements. J’ai beaucoup pleuré en suppliant Dieu de me laisser voir grandir mes enfants.

Hankyoreh : Qu’est-ce qui vous a portée à croire qu’il y avait un lien entre votre difficulté à avoir des enfants, votre cancer du sein et vos années de travail à l’usine de semiconducteurs?

Park : Quand mon deuxième enfant était âgé d’environ deux ans, j’ai reçu un appel d’une ancienne collègue de travail de l’usine qui voulait m’annoncer que Suk-young, une autre collègue, avait été emportée par la leucémie. C’était la première fois de ma vie que je voyais mourir une personne plus jeune que moi. C’était tragique et terrifiant pour moi de penser qu’elle avait dû laisser derrière elle un bébé d’à peine trois mois. Mon ancienne collègue a ajouté qu’elle avait entendu parler d’une autre personne qui avait travaillé avec nous à l’usine et qui était présentement hospitalisée pour une leucémie. C’était Yu‑mi.

J’ai ensuite plus ou moins oublié cet appel – les survivants survivaient tous, après tout. Et puis, un an avant de recevoir mon diagnostic de cancer du sein, j’ai vu Yu-mi et Suk-young à l’émission d’actualité In-Depth 60 Minutes. J’ai appris en regardant cette émission que le directeur du service avec qui j’avais travaillé était apparemment décédé lui aussi de leucémie. Je me rappelle m’être dit que quelque chose d’étrange se passait. En m’informant un peu plus autour de moi, j’ai aussi appris qu’une amie du poste de travail n1 de la ligne 3 du deuxième étage avait souffert d’infertilité pendant 7 ans, qu’une autre du poste no 10 avait aussi souffert du même problème pendant 10 ans, qu’une autre du même poste de travail avait développé une tumeur au cerveau, que Suk-young du poste no 9 avait la leucémie, et qu’une autre amie du poste no 11 était atteinte d’un cancer de la glande thyroïde. J’ai commencé à croire que les décès dont on parlait avaient peut-être quelque chose à voir avec le milieu de travail dangereux auquel nous étions exposées à l’usine. Je me suis aussi dit que cela expliquait peut-être mes propres problèmes d’infertilité. Toutefois, je croyais être en bonne santé à cette période, et j’étais convaincue qu’il fallait être très malade pour déposer une plainte pour maladie professionnelle.

Hankyoreh : Vous avez pris contact avec Banollim (un groupe de défense des droits et de la santé des travailleuses de l’industrie des semiconducteurs) pour la première fois en 2012, après avoir reçu votre diagnostic de cancer du sein.

Park : Au départ, j’avais décidé de passer un test génétique parce que ma sœur et moi avions toutes les deux développé un cancer du sein. Mais, ce test nous a permis de découvrir que nous n’avions ni l’une ni l’autre la mutation du gène BRCA – ce qu’Angelina Jolie est censée avoir. C’est à ce moment-là que j’ai contacté Lee Jong-ran, l’avocate en droit du travail que j’avais vue à l’émission In-Depth 60 Minutes. Elle m’a répondu que mon cancer n’avait peut-être pas de cause génétique, mais qu’il pouvait bien être le résultat de mes années passées à l’usine, 15 ans auparavant. Enfin, comme le dossier des collègues atteintes de leucémie ne semblait pas sur le point d’être résolu, et que je ne savais pas de ce qu’il adviendrait de mon cancer, j’ai laissé tomber. Ce n’est qu’à la fin de 2012 que j’ai reçu l’appel décisif : on m’annonçait qu’une autre femme était décédée du cancer du sein après avoir travaillé à l’usine de semiconducteurs de Samsung, et que les tribunaux avaient reconnu que son décès avait été causé par un accident de travail.

Le 15 décembre 2012, la COMWEL [agence d’assistance sociale et de dédommagement des travailleurs coréens]a rendu une décision reconnaissant qu’un accident de travail avait causé le décès d’une femme de 36 ans, nommée Kim. Emportée par le cancer du sein, elle avait passé quatre ans et neuf mois à l’usine de semiconducteurs de Samsung. C’était une première. Park a déposé sa propre demande en juillet dernier. Elle a précisé qu’elle avait été exposée à des radiations et à des agents cancérigènes, comme le benzène, qu’elle avait effectué du travail par quart, y compris des quarts de nuit, souvent associés à l’apparition de certains cancers.

Les femmes œuvrant dans l’industrie des semiconducteurs ont fait face à de très graves problèmes de santé générale et reproductive. En octobre 2013, aux fins d’une vérification parlementaire, Eun Soo-mi, députée du Parti démocratique, a procédé à l’analyse des données de la COMWEL concernant les demandes de traitements médicaux déposées entre 2008 et 2012. Elle a constaté que, chez les femmes dans la vingtaine travaillant dans l’industrie des semiconducteurs, le taux de fausses couches et celui de cycle menstruel irrégulier étaient respectivement de 57 % et de 54 % supérieurs à ceux des autres femmes de leur groupe d’âge ne travaillant pas. À ce jour, aucune étude ne s’est penchée sur les liens entre l’industrie des semiconducteurs et les problèmes de santé générale ou reproductive dont souffrent les femmes qui travaillent dans ce secteur.

Aujourd’hui, Park Min-sook fait partie d’une association pour la défense des droits en matière de santé des travailleuses de l’industrie de l’électronique, où elle met à profit son expérience professionnelle pour s’attaquer aux problèmes de santé générale et reproductive de ses collègues et aux siens. Elle offre également son soutien aux ex-travailleuses de l’usine de semiconducteurs de Samsung qui se présentent chez Banollim pour déposer des plaintes semblables à la sienne.

« Ce n’est pas ta faute, les rassure-t-elle. Tu peux pleurer si ça te fait du bien. »

Hankyoreh : Qu’attendez-vous de Samsung et de la Corée du Sud en général?

Park : Nous voulons que la COMWEL [agence d’assistance sociale et de dédommagement des travailleurs coréens] considère nos cas comme des accidents de travail. Pour ce qui est de Samsung, il n’est pas trop tard que l’entreprise reconnaisse ses erreurs et présente des excuses. Nous, les victimes, nous sommes la preuve de ses mauvaises pratiques. Si elle avait respecté notre droit de savoir dans quel milieu nous travaillions et avait fait preuve de transparence, si elle avait mis au point de l’équipement de protection et des systèmes sécuritaires, les dommages n’auraient pas été si grands. Nous avons travaillé dur, et tout ce que nous avons reçu en retour, c’est la maladie. Je veux que Samsung et le monde entier placent le bien-être des êtres humains devant la fabrication des semiconducteurs.

À ce jour, un total de 193 employés de Samsung Electronics se sont présentés chez Banollim comme des victimes de maladies professionnelles. Sur ce nombre, 73 ont perdu la vie. Cependant, ce n’est qu’en 2011 que l’on a reconnu pour la première fois comme un accident de travail la maladie d’un employé de l’usine de semiconducteurs de Samsung, par la décision de la cour administrative de Séoul à la suite du décès de Hwang Yu-mi et de Lee Suk-young. Jusqu’à maintenant, trois employés ont vu leur maladie professionnelle reconnue, et trois autres sont actuellement devant les tribunaux d’appels après avoir eu gain de cause en première instance. Le souhait de Park Min-sook n’est peut-être pas près de se réaliser dans le système actuel, où les travailleurs sont obligés de faire la preuve directe du lien de causalité entre leur emploi et leurs problèmes de santé.

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