Par Catherine McIntyre

Cet article a été réimprimé avec la permission de l'auteur. Il a été initialement publié dans le magazine en ligne this.org le 22 Juillet 2013.

Au Nouveau-Brunswick, on trouve des grappes de cas de cancer. Dans une ville malchanceuse, le taux de cancer des ovaires est 200 fois plus élevé que la moyenne nationale. Dans une autre région, c’est le cancer du cerveau qui menace. Dans chaque cas, on est dans des milieux à forte activité industrielle. Au cœur du dilemme : tuer l’économie ou sauver des vies.

Petit sac plastique dans une main, transplantoir dans l’autre, Inka Milewski marche seule dans le champ derrière la haie d’épicéas de la cour de l’école. À six kilomètres de là se trouve une fonderie, et une seule cheminée dépasse la ligne d’arbres. L’odeur persistante d’œufs pourris du soufre est faible — au moins aujourd’hui. On est le 12 octobre 2003. Mme Milewski sait que des secrets sont enterrés ici, dans la cour derrière l’école primaire de Belledune au Nouveau-Brunswick. Ils dorment depuis la fin des années 1960, et maintenant, enfin, elle est prête à les déterrer.

Elle travaille jusqu’à la tombée du jour, prélevant des échantillons du sol de la cour de trois écoles et de 25 propriétés, et elle les place dans 39 bocaux en verre stériles. Chaque échantillon est méticuleusement prélevé et étiqueté. Elle ne veut pas que son travail soulève la moindre critique de la part du gouvernement du Nouveau-Brunswick et des entreprises. Elle place tous ses échantillons dans une boîte en carton qu’elle envoie par FedEx à un laboratoire aux fins d’analyse. Trois semaines plus tard, les résultats confirment ce qu’elle soupçonnait déjà, à savoir des niveaux élevés de plomb, de cadmium et d’arsenic dans le sol — des métaux lourds, tous cancérigènes. Biologiste de la vie marine, Inka Milewski a 58 ans et vit à Miramichi (Nouveau-Brunswick). Elle s’est toujours intéressée à la question de la santé dans son milieu. Elle a travaillé sur des écosystèmes marins, étudiant les lits de zostère et l’impact des élevages de saumons, établissant des liens entre facteurs environnementaux et santé. Un jour, elle a commencé à entendre à répétition des propos inquiétants. Des réflexions du genre « les taux de cancer sont très élevés chez nous » et « 10 personnes vivant dans ma rue sont mortes d’un cancer ». Ces commentaires à donner des frissons l’ont décidée à faire ses premiers prélèvements à Belledune. Depuis, elle a changé ses priorités pour se concentrer sur les risques pour la santé humaine. Au printemps dernier, elle a publié une étude intitulée Identifying At-Risk Communities for Action on Cancer Prevention.

À partir de ses données, collectées dans 14 localités, Inka Milewski  a découvert que les types et le nombre de cancers variaient selon les endroits. À Upper Miramichi, par exemple, le taux de cancer du cerveau chez les femmes était de 50 % supérieur la moyenne provinciale. À Dalhousie, le taux de cancer des ovaires dépassait la moyenne de plus de 200 %. Les facteurs tels que le statut socio-économique et le tabagisme étaient constants et ne pouvaient donc pas expliquer les différences. Mais un facteur variait d’un endroit à l’autre : l’activité industrielle. Les localités où on retrouvait beaucoup de cancers avaient une forte activité industrielle. Et les hommes vivant dans ces localités étaient particulièrement vulnérables. Même si ce n’était pas une preuve, les indices étaient inquiétants. Au Nouveau-Brunswick, l’activité industrielle rendait les gens malades, et ce, de façon très prévisible.

Dans son rapport le plus récent, Mme Milewski fait plusieurs recommandations pour aider à freiner la progression du cancer au niveau local. Se basant sur ses résultats, elle demande au gouvernement du Nouveau-Brunswick de faire pression sur les entreprises afin qu’elles cessent de rejeter des agents cancérigènes dans l’atmosphère. Peu après la parution de son étude, elle a écrit au ministre de la Santé et au ministre de l’Environnement leur proposant une rencontre pour discuter de ses constatations et de ses recommandations. Elle a également écrit aux maires des 14 villes touchées. Puis elle a attendu. Et attendu.

À bien des égards, guérir le cancer, plutôt que le prévenir, est synonyme de succès scientifique — un but motivé par le triste fait que 46 % des hommes et 41 % des femmes seront atteints d’un cancer au cours de leur vie, et qu’une personne sur quatre en mourra. Mme Milewski soutient que cette approche est totalement erronée. Elle dit que cela nous empêche de nous poser la vraie question : pourquoi? Qu’est-ce qui fait que le style de vie d’une personne cause le cancer? Est-ce la nourriture qu’elle consomme? L’endroit où elle vit? L’environnement? À l’instar d’autres chercheurs, Mme Milewski fait partie d’une faction grandissante pour qui l’argent et les ressources seraient mieux employés si on s’en servait pour agir dans les endroits où le cancer fait rage. Aucun doute, il faut attirer l’attention sur les taux de cancer au niveau local : puisque les études montrent de façon constante que les facteurs environnementaux ont un impact direct sur la santé, si on arrivait à cerner les facteurs, en théorie, on pourrait faire obstacle aux maladies qui y sont liées — non seulement le cancer, mais les maladies liées à l’activité industrielle telles que le saturnisme et les maladies cardiovasculaires.

Cette logique, toutefois, est largement controversée — et largement impopulaire — dans les petites localités dont l’économie dépend de l’activité industrielle comme au Nouveau-Brunswick. À partir du moment où on peut établir un lien entre une maladie et un secteur industriel, la population fait face à un dilemme : prévenir le cancer ou protéger l’économie. Comme le dit Mme Milewski, c’est toute la structure de l’économie qui devrait être modifiée.

Belledune — ainsi nommée pour ses « jolies dunes » — n’a plus rien à voir avec ce qu’elle était. Le petit village de bord de mer a commencé à se transformer en localité industrielle dès 1961 avec l’arrivée d’un complexe de 50 millions de dollars qui allait inclure une mine, une usine de concentration, une fonderie de plomb et une usine de production d’acide. Ce complexe — cette grappe industrielle — devait créer 2000 emplois et apaiser l’impatience des Néo-Brunswickois qui voulaient récupérer les industries minières et forestières alors aux mains d’intérêts étrangers (essentiellement américains). Ce complexe allait également rejeter cinq métaux dans l’environnement proche : cuivre, zinc, argent, cadmium et plomb.

La province a mis en place des exceptions légales pour le promoteur du projet, qui a été autorisé à procéder à des expropriations et à modifier le zonage des terres publiques selon son bon vouloir. Il pouvait aussi détourner ruisseaux et rivières, et était soustrait à toute « poursuite pour nuisance ». Exit la règle du droit commun vieille de 200 ans qui permettait aux citoyens de se protéger, de protéger leurs propriétés et leur milieu de tout problème tel que le bruit, les odeurs et la pollution industrielle. Les citoyens ont contesté les décisions, mais la province les a assurés qu’il n’y avait aucune raison de craindre un peu de fumée. Lors d’une réunion d’intérêt public, K. C. Irving de l’empire Irving (et bailleur de fonds l’usine) a souligné que même si la fumée de la fonderie allait peut-être parfois être un peu déplaisante, la clause sur les nuisances était nécessaire pour éviter certaines petites interférences qui risquaient de nuire au fonctionnement de l’usine.

Un an après la mise en marche de la fonderie, les premières rumeurs d’empoisonnement au plomb commençaient à circuler. À la fin de l’année, 33 des 450 ouvriers ont dû être retirés de la fonderie à cause des taux élevés de plomb présent dans leur sang, et 32 autres ouvriers ont eu des avertissements. De plus en plus de mineurs se sont adressés à la commission des accidents du travail et, malgré cela, l’entreprise a refusé de s’occuper des problèmes de pollution à l’intérieur et à l’extérieur de ses installations. En 1968, le Syndicat des métallos a demandé une enquête au niveau fédéral. En 1972, les demandes d’indemnisation pour empoisonnement au plomb étaient plus élevées au Nouveau-Brunswick que dans l’ensemble des autres villes minières du Canada.

Faisons la paix !

Un scénario semblable s’est déroulé ailleurs dans la baie des Chaleurs de Belledune. En 1969, une nouvelle usine d’engrais chimique produisait 4600 tonnes par jour de gypse (sulfate de calcium), sous-produit pour lequel il n’y avait aucun marché. La seule solution était de s’en débarrasser dans l’océan ou les sites d’enfouissement. La province ne pouvait pas se permettre de céder une acre de terrain par jour au gypse; on l’envoya donc dans la baie. Deux ans plus tard, un test de toxicité montrait que le gypse tuait les poissons. Une étude menée en 1985 par Environnement Canada mettait clairement au jour les effets mortels sur les amphipodes et les larves de homards. Malgré cela, lorsque l’usine a dû réduire ses coûts plus tard la même année, non seulement elle a ignoré cette étude, mais encore, elle a modifié son processus de fabrication de sorte qu’elle a accru la production de gypse. Cette usine a finalement fermé ses portes en 1996, après avoir promis pendant des années de résoudre le problème du gypse, sans jamais livrer la marchandise.

Depuis, le gouvernement a fait de légères concessions. Les propriétés privées ont été nettoyées et les systèmes de ventilation des usines ont été améliorés. Résultat : les émissions chimiques ont diminué au Nouveau-Brunswick — d’environ 85 % au total depuis 1975, soit depuis que nous avons des données annuelles. Les émissions de plomb sont passées de 2270 kilogrammes par jour en 1968 à  7784 kilogrammes par an en 2011. Quant aux émissions de zinc, les taux sont passés de 41 000 kilogrammes à 1200 kilogrammes par an. Bien sûr, ces chiffres sont encourageants, mais pour Mme Milewski, ce n’est pas suffisant. On peut dire que c’est comme mettre un cautère sur une jambe de bois.

Grappe de cas de cancer ? Des cellules mutantes se multiplient chez un hôte et s’agglutinent. Un cancer se forme dans le corps, des tumeurs apparaissent, d’abord trop petites pour être détectées, puis elles grossissent et se répandent. Les cancers se multiplient également dans certains milieux. Il arrive qu’on parle de grappe de cas de cancer, mais  ce n’est pas un sujet dont on aime discuter. Les entreprises et les gouvernements notamment préfèrent examiner toutes les autres options avant de parler d’une cause en particulier. Les grappes de cas de cancer sont souvent ignorées jusqu’à ce qu’elles prennent des proportions trop importantes ou deviennent trop évidentes, ce qui est généralement trop tard.

Les chercheurs comme Mme Milewski pensent que cette attitude attentiste ne peut conduire qu’à un plus grand nombre de décès. Elle affirme que si nous voulons vraiment réduire les taux de cancer, nous devons adopter une approche préventive : à savoir identifier les profils de cancer et éviter les causes suspectes de la maladie. Selon elle, la présence d’indices, par opposition à la présence de preuves, est suffisante. Cependant, elle sait ce qu’il faudrait pour que les gouvernements bougent. Il faudrait un électrochoc comme une hausse astronomique des taux de cancer chez les jeunes et les jeunes adultes. Selon elle, quand on ne saura plus à quoi attribuer la hausse des cas de cancer, on va se tourner vers les causes industrielles et environnementales. C’est ce qui se passe déjà à West Salem (Oregon). Depuis 2010, on a diagnostiqué un ostéosarcome chez sept adolescents. Ce cancer des os, rare, touche normalement 800 personnes par an dans l’ensemble des États-Unis. À West Salem, sur une population de 19 000 habitants, on devrait en compter un cas par génération.

Pour les autorités sanitaires de l’État, la situation de West Salem, un nombre de cas particulièrement élevé et confirmé d’un type de cancer donné sur un petit territoire, constitue une « grappe de cas de cancer ». En fait, il s’agit d’une situation identique à celle qu’a mise au jour Inka Milewski au Nouveau-Brunswick. La différence, c’est que le gouvernement de l’Oregon aborde la question des grappes de cas de cancer de façon systématique.

D’après l’épidémiologiste de l’État, la Dre Katrina Hedberg, l’examen des grappes de cas de cancer découle généralement de préoccupations exprimées par la population. En effet, lorsqu’ils soupçonnent qu’une substance toxique présente dans leur environnement cause le cancer, les citoyens font une demande au registre des cancers de l’État. Les autorités sanitaires mènent alors une enquête sur la question et leur fournissent des précisions : quels sont les facteurs de risque, les taux de maladie prévus, etc. Puis, on redonne la responsabilité à la population. On demande aux citoyens de signaler les cas de cancer dans leur entourage et d’indiquer à quel moment le diagnostic a été prononcé.

Lorsqu’une grappe de cas de cancer est découverte, l’agence pour la protection de l’environnement, chargée de l’assainissement de l’environnement, intervient. L’agence fait des tests à West Salem au sujet des substances cancérigènes ayant un lien démontré avec l’ostéosarcome.

West Salem est un quartier relativement récent du grand Salem. Une des pistes d’enquête touche à l’emplacement des quartiers résidentiels et des parcs. On vérifie s’ils ne seraient pas aménagés sur des sites ayant dans le passé été contaminés par des activités industrielles. Mais on en sait peu sur les causes de l’ostéosarcome. Au bout du compte, signale Ben Duncan, de l’OPAL Environmental Justice Oregon et président de l’Oregon Environmental Justice Task Force, il est possible qu’on ne puisse pas prouver qu’un type précis d’activité d’industrielle ait pu causer ce cancer. Il est très difficile de faire ce lien. Et le manque de preuves scientifiques n’est pas le seul obstacle : ces recherches coûtent une fortune. Même s’il déteste ça, M. Duncan avoue que la politique est omniprésente dans ces dossiers.

Inka Milewski feuillette Printemps silencieux. Elle ne sait plus combien de fois elle a lu ce livre. Mais chaque fois qu’elle l’ouvre, elle est attirée par un passage : une lettre qui date de 1958. Une ménagère de l’Illinois écrit que les oiseaux ont récemment déserté son jardin. Elle pense que le DDT les a tués — on a utilisé ce produit chimique, nouveau à l’époque, pour conserver les ormes qui bordent la route. À cette époque-là, on estimait que l’exposition au DDT ne présentait aucun danger pour les humains. Nous savons maintenant que ce produit attaque la membrane cellulaire, tue les petits organismes, et on le soupçonne d’être cancérigène.

« Je pense beaucoup à elle », dit Mme Milewski en parlant de Rachel Carson, l’auteure du livre. Mme Carson était biologiste et écrivaine (de la fin des années 1940 aux années 1960). Elle menait une vendetta contre la révolution chimique de l’après-guerre et doutait des promesses de lendemains meilleurs. Et Mme Milewski de poursuivre : « J’ai beaucoup pensé à elle. Je me revois il y a 10 ans, effectuant un travail qui me sortait complètement de ma zone de confort, qui dépassait mes capacités. Mais je me sentais obligée de le faire. Je ne pouvais pas dire non. Il fallait que quelqu’un s’en occupe. »

Comme dans le cas de Mme Milewski, la carrière de biologiste marine de Mme Carson l’a menée à la protection de la nature. Elle a consacré les dernières années de sa vie à écrire pour le public. Bien qu’originaire de Springdale (Pennsylvanie), elle a beaucoup écrit sur la vallée de la Miramichi au Nouveau-Brunswick. Elle a commencé à écrire juste après la Deuxième Guerre mondiale, au moment où le Nouveau-Brunswick luttait contre la tordeuse du bourgeon de l’épinette, qui menaçait l’industrie du bois d’œuvre. Cet insecte dévorait les vieux arbres, exposant les forêts à des brûlis naturels, et créant ainsi les conditions idéales pour une nouvelle germination. Mais ce qui est bon pour la forêt ne l’est pas forcément pour l’industrie, et le Nouveau-Brunswick perdait rapidement de grandes quantités de bois à cause de cette petite bestiole affamée.

Après la guerre, on disposait d’avions de chasse et de grandes quantités de produits chimiques utilisables à des fins commerciales. En 1952, le Nouveau-Brunswick a mis en place le programme de pulvérisation aérienne le plus rigoureux que le monde, à ce jour, ait jamais connu. On utilisait du DDT pour repousser la tordeuse du bourgeon de l’épinette. Et ça a fonctionné. Mais tous les ans l’insecte revenait, et tous les ans on aspergeait les forêts.

Le travail de Mme Carson, notamment Printemps silencieux, a joué un rôle dans la création de l’agence américaine de protection de l’environnement et dans l’interdiction du DDT. Lorsque le Nouveau-Brunswick a mis fin à son programme de pulvérisation aérienne en 1990, au moins 220 millions de livres de pesticide avaient arrosé les forêts de la province. Aujourd’hui, la localité de Upper Miramichi compte des taux élevés de lymphomes non hodgkiniens et de cancers des ovaires et du cerveau — maladies ayant un lien avec l’exposition aux pesticides.

Femme et scientifique à l’époque de la guerre froide, Mme Carson a dû se battre pour se faire respecter. L’entreprise Monsanto a fait publier une caricature d’elle dans son journal, et la National Agricultural Chemical Association a mené une campagne de dénigrement de 250 000 $ dirigée contre elle. Après la parution de Printemps silencieux, un article du Time Magazine qualifiait ses propos de « déloyaux, partiaux et exagérés à outrance ». Vers la fin de sa vie, Rachel Carson s’est retirée chez elle à Silver Spring (Maryland), où elle est décédée d’un cancer en 1964.

Inka Milewski et son mari, Ben Baldwin, habitent une ferme de 100 acres dans la vallée de la Miramichi. La terre, accordée par le roi George IV en 1828, est toujours restée dans la famille Baldwin. Mme Milewski partage son temps entre son travail au bureau chez elle, mais aussi dans les champs. En 2003, elle a pas mal voyagé — au moins trois jours par semaine. Elle se levait à 6 heures et rentrait vers minuit, faisant quotidiennement le trajet aller-retour d’une heure quarante entre Belledune et la ferme. « C’étaient de longues journées, se rappelle-t-elle. Mais des journées très gratifiantes parce qu’il allait se passer quelque chose. Je travaillais avec des citoyens qu’on gardait dans l’ignorance depuis des décennies. Ils allaient enfin avoir la réponse à leurs questions. »

Cette année-là, le gouvernement provincial devait approuver la construction d’un incinérateur pour déchets toxiques à Belledune. Cet incinérateur allait être la plus récente usine à rejets atmosphériques de la localité de 1700 habitants. Le gouvernement et le promoteur du projet, la Bennett Environmental, tenait le discours commun à chaque nouveau développement industriel : les émissions de produits chimiques provenant de l’usine, le cas échéant, seraient sans risques, ou presque, pour la santé de la population. Et bien sur, ce développement allait générer des « millions de dollars et créer des milliers d’emplois ».

Peggy Gordon était sceptique. Cette infirmière travaillant dans un centre de soins de longue durée avait vécu à Winnipeg pendant presque toutes les années de développement de Belledune. Lorsqu’elle est revenue dans cette localité, en 1995, des habitants étaient inquiets de voir le développement industriel se poursuivre. De concert avec six autres femmes, elle s’est opposée à l’octroi du permis de construire à la Bennett Environmental, arguant que le développement allait faire baisser la valeur des propriétés des alentours. « Nous étions préoccupées des conséquences que pourrait avoir cet incinérateur sur notre santé, dit Mme Gordon, mais c’est l’enjeu de la valeur des propriétés qui a permis de susciter un débat public, les questions financières ayant plus de résonance dans la population que les enjeux liés à la santé. »

Des femmes racontaient l’histoire de leurs pères ou de leurs frères qui étaient tombés malades, souffrant non seulement de cancer, mais aussi de problèmes respiratoires ou cardiaques. Elles pensaient que les usines du secteur étaient coupables, mais elles savaient également qu’elles avaient besoin d’aide pour le prouver. Elles ont contacté le Conseil de la conservation du Nouveau-Brunswick,et Mme Milewski a accepté d’examiner l’évaluation faite par la Bennett de la santé et de l’environnement — un rapport de 900 pages, parsemé d’un jargon scientifique et basé sur une méthodologie peu fiable, qui sous-estimait l’exposition aux émissions de produits chimiques. Avec le recul, Mme Milewski voit ce moment comme le point de départ de son intrusion dans l’univers de la recherche sur le cancer et de la santé publique en général. Elle a mis en évidence le fait que la Bennett n’avait pas tenu compte de l’impact véritable de l’incinérateur sur la santé et l’environnement et qu’elle avait délibérément ignoré l’effet de décennies d’accumulation d’agents toxiques provenant des industries chimiques de Belledune. La Bennett avait fait comme si l’incinérateur devait être isolé, comme si ses émissions allaient être les premières à polluer l’air, la terre et les eaux de Belledune. Des modèles de risques hypothétiques, selon Inka Milewski, qui voulait étudier les taux réels de cancer de la communauté — savoir comment l’industrie affectait peut-être déjà la population. Elle a commencé par regrouper toutes les données auxquelles avait donné lieu la surveillance de l’environnement de l’endroit. Des milliers de pages, toutes révélant un niveau incroyable de contamination, et la province était sur le point de venir enrichir l’héritage industriel toxique de Belledune.

Avec l’aide de Mme Milewski, Peggy Gordon et son groupe de citoyennes se sont mobilisées contre la Bennett. Elles ont sensibilisé des centaines de personnes vivant dans la baie des Chaleurs, de Belledune à Grand-Rivière au Québec, en passant par la péninsule gaspésienne et la Nouvelle-Écosse. Le groupe de 2500 manifestants a fait signer une pétition — recueillant plus de 50 000 signatures — et l’a présentée à l’Assemblée législative de Fredericton. La Bennett s’est défendue en intentant une action en diffamation contre Mme Milewski, son organisation et sa collègue. Mme Milewski ne se sentait pas particulièrement préoccupée par la poursuite : elle croyait que cela avait pour but de la museler, ce qui, bien sûr, n’était pas possible. (Au bout de trois ans, la Bennett a laissé tomber la poursuite.) En 2006, dans un rapport intitulé Dying for Development: the Legacy of Lead in Belledune, Mme Milewski a, pour la première fois, rendu publique l’histoire de la contamination industrielle de Belledune. Bien que l’incinérateur de déchets toxiques de la Bennett ait été approuvé et construit, il n’a jamais reçu de permis d’exploitation. Pour Mme Milewski, les citoyens avaient réussi à empêcher l’usine de fonctionner.

Roger LeBlanc a travaillé pendant 17 ans dans les mines de zinc de Bathurst au Nouveau-Brunswick. À l’âge de 51 ans, atteint de saturnisme, il a cessé de travailler. C’était en 1996. Depuis, il n’a jamais recouvré la santé. Au départ, le plomb pénètre dans le système sanguin et empoisonne le corps. Le malade peut avoir des douleurs abdominales, des maux de tête persistants, ou se sentir anémique. Puis le plomb se fixe dans ses os et reste inactif pendant un moment — les symptômes s’atténuent et peuvent même disparaître. Mais, avec le vieillissement, les os dégénèrent, ce qui ramène le plomb dans le sang et fait réapparaître la maladie. L’émission lente et constante du plomb se fait en même temps que la dégénérescence lente et constante des os. Le poison finit par avoir raison de l’esprit et du corps de sa victime, qui en meurt. Dix ans après avoir cessé de travailler, M. LeBlanc a lu le rapport de Mme Milewski, Dying for Development. Il était en train de se battre pour obtenir une indemnité pour accident du travail, et son avocat ne connaissait rien de l’empoisonnement au plomb ni de son lien avec les mines de zinc. Lorsque la commission des accidents de travail lui a dit que, bien qu’élevé, le taux de plomb dans son sang ne constituait pas une « maladie professionnelle », il ne put prouver le contraire. Encore une fois, la commission rejetait sa requête — lui signalant que les toxines présentes dans son sang provenaient peut-être de la peinture sur de vieilles voitures ou encore de parties de chasse au gibier avec des balles de plomb. Le rapport de Mme Milewski l’a convaincu qu’il souffrait, que son état se détériorait — comme c’était le cas pour tant d’autres dans sa localité — à cause de toutes ces années d’exposition au zinc. Sentant un nouveau vent d’espoir, M. LeBlanc contacta Mme Milewski.

« Je ne suis peut-être pas avocate, dit Mme Milewski, mais bon — que diable! On doit parfois faire la partie difficile. » Elle allait lire sur le sujet et essayer de comprendre. Après 157 séances de chélation — tentatives désespérées pour débarrasser son corps du plomb —, M. LeBlanc n’avait plus d’argent pour se payer un avocat. En 2010, Mme Milewski a offert de l’aider à se faire rembourser ses traitements. C’était l’année de son premier appel. C’est ainsi que Mme Milewski s’est retrouvée au tribunal, assise aux côtés de Roger LeBlanc. Comme elle l’avait fait pour tant d’autres Néo-Brunswickois, elle a continué de défendre ses intérêts. Cette fois-ci, elle affronte six avocats représentant la Commissiondela santé, dela sécurité et del’indemnisation desaccidents au travailet la  Division Zinc de la Xstrata Canada. Le dernier appel de M. LeBlanc a été entendu en mars 2013. « Peut-être suis-je téméraire ou peut-être suis-je insensée », dit-elle en parlant du procès. En fait, on l’a traitée des deux. Pour l’instant, elle attend, patiemment, la décision du tribunal.


Catherine McIntyre est une rédactrice pigiste basée à Toronto. Originaire des Maritimes, elle a déménagé à la grande ville afin de réaliser un stage avec This Magazine où elle travaille présentement en tant qu’éditrice d’actualités. Elle a été nommée meilleure auteure d’actualités au Prix du magazine canadien 2014 pour son article « Clusterf * ck ".