Par Carol Smith
9 juillet, 2010
Veuillez prendre en note : il se pourrait que certaines références ou informations ne soient pas à jour.

Le présent article de Carol Smith/InvestigateWest est paru le 9 juillet 2010 dans les sites Web MSNBC.com, seattlepi.com et invw.org. Action cancer du sein du Québec remercie sincèrement InvestigateWest de l’avoir autorisée à le présenter dans ACS-Qc en ligne. Un documentaire inspiré par l’histoire racontée ici a été lancé au moment de la publication de l’article. On peut le visionner en anglais ici.

InvestigateWest (www.invw.org) est une plateforme de journalisme d’enquête sans but lucratif pour les États du nord-ouest des États‑Unis. 

Sue Crump savait ce qui l’attendait lorsqu’elle a commencé sa chimiothérapie. Elle qui avait si souvent vu les ravages de la chimiothérapie sur le corps affaibli et le visage d’espoir des patients dans les hôpitaux où elle a passé 23 ans à préparer des médicaments de chimiothérapie comme pharmacienne.

En même temps, elle ne pouvait s’empêcher de se demander si cette « chimiothérapie secondaire » à laquelle elle avait été exposée pouvait avoir causé son propre cancer.

La chimiothérapie, c’est du poison par définition. Dérivée du mortel gaz moutarde utilisé pour la première fois contre des soldats de la Première Guerre mondiale, elle sert aujourd’hui à stopper la progression du cancer.

Sue Crump savait qu’elle allait devoir se battre si elle souhaitait vivre assez longtemps pour assister à la collation des grades de Chelsea, sa fille de 21 ans.

Et ça ne s’arrêtait pas là : elle souhaitait également faire connaître son histoire aux jeunes pharmaciens et infirmiers.

Emportée par un cancer du pancréas en septembre, à 55 ans, Sue Crump  comptait parmi les milliers de travailleurs de la santé qui ont été exposés de manière répétée aux agents de chimiothérapie pendant des années, avant que des lignes directrices de sécurité, même « facultatives », soient en place.

Aujourd’hui, certains de ces travailleurs de la santé reçoivent un diagnostic de cancer relié, selon les experts de la santé au travail, à une exposition à ces mêmes médicaments puissants qui ont sauvé des centaines de milliers de vies. Parce qu’ils estiment que, lorsqu’ils préparent et administrent des médicaments de chimiothérapie, les infirmiers, les pharmaciens, les techniciens et, de plus en plus, les vétérinaires sont fréquemment en contact étroit avec des médicaments dangereux en raison de renversements, d’éclaboussures et de fuites accidentels.

Pourtant, une enquête menée par InvestigateWest a révélé que l’Occupational Safety and Health Administration (OSHA) des États‑Unis ne réglemente pas l’exposition à ces substances toxiques en milieu de travail, en dépit des nombreuses études documentant la contamination et l’exposition continues. En effet, des études remontant aussi loin que les années 1970 ont démontré l’existence d’une augmentation du taux de certains cancers chez les infirmiers et les médecins.

Et la situation n’a pas changé. Selon une étude que viennent de terminer les Centers for Disease Control and Prevention (CDC) des États‑Unis, qui s’est échelonnée sur 10 ans et qui est la plus importante jusqu’à présent, les agents de chimiothérapie continuent à contaminer l’espace de travail où ils sont utilisés et se retrouvent encore dans certains cas dans l’urine des travailleurs de la santé qui les manipulent, et ce, même si les précautions à prendre sont connues.

Les agents de chimiothérapie sont considérés comme des médicaments dangereux par l’OSHA depuis le milieu des années 1980. Les médicaments dits dangereux sont ceux dont on sait ou dont on pense qu’ils causent le cancer, des avortements spontanés, des déficiences congénitales ou d’autres problèmes de santé graves.

En réponse à des questions posées par InvestigateWest, Jordan Barab, Deputy Assistant Secretary of Labor responsable de l’OSHA, a déclaré par écrit que cet organisme ne disposait pas des ressources nécessaires pour réglementer l’exposition à ces médicaments en milieu de travail, bien que la question soit préoccupante. Malgré l’importance du problème, l’OSHA n’a pas envisagé d’élaborer de norme relative à la manipulation des médicaments dangereux dans les établissements de soins de santé.

L’OSHA ne possède pas de pouvoir de réglementation pour faire adopter des pratiques sécuritaires ni pour imposer des amendes ou des sanctions. Tout ce dont elle dispose, c’est une clause générale – une « clause fourre‑tout » permettant à ses inspecteurs de servir un avertissement à un employeur lorsqu’ils constatent une situation inquiétante.

Selon les documents obtenus par InvestigateWest en vertu de la Freedom of Information Act, l’OSHA ne s’est prévalue de cette clause générale qu’une fois en dix ans.

Cependant, il existe des normes dictant notamment des « limites d’exposition admissibles » afin de protéger les travailleurs contre d’autres agents cancérigènes connus comme le benzène ou l’amiante, et d’autres régissant l’exposition des travailleurs de la santé à la radiation et à certains produits chimiques, par exemple les agents de stérilisation.

Rien toutefois pour les médicaments.

Aucun autre groupe de travailleurs ne manipule un si grand nombre d’agents cancérigènes connus pour l’humain, d’après l’un des principaux auteurs de la dernière étude du National Institute for Occupational Safety and Health (NIOSH) sur le sujet, Thomas Connor, chercheur‑biologiste au NIOSH qui s’est penché pendant 40 ans les effets des agents de chimiothérapie sur les travailleurs de la santé.

Il est difficile d’établir un lien entre le cancer d’un patient et son exposition à un produit en particulier. C’est l’une des principales raisons pour lesquelles les défenseurs des questions de santé et sécurité au travail ont vu paralyser leurs efforts pour obtenir un resserrement de la réglementation à ce chapitre. Parmi eux, les pharmaciens Bruce Harrison de St.‑Louis et Karen Lewis de Baltimore, le vétérinaire Brett Cordes de Scottsdale, et l’infirmière Sally Giles de Vancouver (C.‑B.).

Et tous ont fait face à un cancer, ou dans le cas de Karen Lewis à un état précancéreux, à un moment ou l’autre de leur vie : Brett Cordes, il y a quatre ans, à 35 ans; Sally Giles, dans la quarantaine, et Karen Lewis et Bruce Harrison, dans la cinquantaine. Seuls Karen Lewis et Brett Cordes ont survécu.

Le combat de Sue Crump

Un après-midi de mai 2009, attablée dans un café tout près de chez elle, à Redmond, Sue Crump consulte une liste de médicaments de chimiothérapie désormais considérés comme dangereux pour les travailleurs de la santé qui les manipulent. Ses doigts parcourent la liste : cyclophosphamide, doxorubicine, fluorouracile, méthotrexate, etc.

Elle a manipulé chacun de ces médicaments.

Sue Crump est avec sa fille, étudiante en journalisme à l’Université de Western Washington. Elles ont les mêmes yeux noisette, les mêmes cheveux châtains et le même humour pince‑sans‑rire. Elles sont toutes deux volubiles, mais, selon Chelsea, Sue est imbattable. Elles terminent à tour de rôle les phrases l’une de l’autre, comme le font naturellement les mères et leurs filles depuis toujours.

Le cerveau de Sue n’aurait été que quelque peu ralenti par la chimiothérapie, plaisante Chelsea.

Sue a été attirée par la profession de pharmacienne en regardant un cousin plus âgé qui avait choisi cette voie. La profession lui convenait très bien : elle était méticuleuse et autonome, et elle avait de la facilité en math. Elle aimait exercer une profession d’aide et avoir des contacts occasionnels avec les patients.

La plupart du temps, cependant, ses tâches consistaient à préparer les médicaments.

Sue a commencé sa carrière au Swedish Medical Center au début des années 1980, avant que les pharmaciens utilisent des « hottes » protectrices spéciales afin de contenir les éclaboussures et la contamination provenant des médicaments de chimiothérapie. À l’époque, on ne portait pas de blouse ni de gants de protection.

Les pharmaciens n’avaient alors aucune raison de croire qu’ils auraient dû se protéger. Sue a même déjà emmené Chelsea, alors toute petite, au travail.

Chelsea se rappelle qu’elle jouait avec un seau d’eau et des seringues.

À l’occasion, des médicaments se renversaient par accident sur le comptoir. On essuyait simplement le comptoir avec des serviettes qu’on jetait ensuite à la poubelle, précise Sue.

La plupart des médicaments de chimiothérapie arrivaient dans des flacons et devaient être transférés dans des sacs pour perfusion intraveineuse. Il y avait quelquefois des éclaboussures lorsqu’on perforait les flacons.

D’autres médicaments arrivaient dans des ampoules, soit de petits contenants de verre sellés devant être utilisés pour une seule perfusion. Sue raconte qu’elle devait en casser le bout avec ses doigts d’un mouvement rapide et qu’elle s’est souvent coupée pendant cette opération.

Mais, à l’époque, on estimait que ces vapeurs ou éclaboussures ne représentaient qu’une exposition cutanée négligeable.

Cette attitude était courante, et elle l’est encore, selon la Dre Melissa McDiarmid, directrice du département de santé et sécurité au travail à l’Université du Maryland à Baltimore.

Tant de gens croient que ce type d’exposition est négligeable. Ils ne se rendent pas compte. Il s’agit d’une faible quantité, certes, mais d’un produit utilisé précisément pour sa toxicité, conçu pour être absorbé de façon maximale par l’organisme.

Une menace silencieuse

Qu’ils se retrouvent dans l’air ou sur des surfaces, les agents de chimiothérapie sont invisibles, difficiles à nettoyer, résistants; ils se propagent facilement et peuvent causer des dommages génétiques. On en a retrouvé à l’extérieur des flacons reçus des fabricants, sur les planchers et les comptoirs, sur les claviers, les poubelles et les poignées de porte.

Le Cytoxan (cyclophosphamide) est l’un des médicaments les pires, mais l’un des plus courants, selon la codirectrice du Duke Oncology Network à l’Université Duke, Marty Polovich, qui cherche à faire renforcer et préciser les lignes directrices à ce chapitre depuis plus de 20 ans.

Elle ajoute qu’il est très résistant : on en a retrouvé jusqu’à huit mois après un renversement accidentel sur le plancher d’une pharmacie.

Infirmier en oncologie pour la Seattle Cancer Care Alliance, Seth Eisenberg travaille à sensibiliser les infirmières et infirmiers de partout aux États‑Unis aux enjeux de santé et sécurité qui les concernent. Pour lui, la contamination des milieux de travail est un « double problème » : les médicaments sont difficiles à détecter, et difficiles à éliminer totalement. 

Pour Bill Borwegen, directeur de la santé et sécurité au travail pour le Service Employees International Union (SEIU), soit le syndicat représentant le personnel infirmier des États‑Unis – que la question préoccupe également –, l’exposition aux médicaments dangereux constitue une menace silencieuse pour la santé des travailleurs depuis longtemps et n’attire pas beaucoup l’attention du gouvernement.

La façon dont on manipule ces médicaments est préoccupante. Il existe peu d’information sur les moyens de prélever ces agents, et personne ne sait comment nettoyer convenablement les surfaces souillées.

On le sait, le cancer a une longue période de latence; sa genèse est complexe et découle vraisemblablement d’une combinaison de facteurs environnementaux et de prédispositions génétiques.

Le chercheur-biologiste Thomas Connor explique que la plupart des médicaments de chimiothérapie sont génotoxiques. Interagissant avec l’ADN, ils causent des mutations, lesquelles, à leur tour, constituent un facteur de risque connu de l’apparition de cancers, et de cancers secondaires, surtout ceux du sang ou de la vessie, réputés être des effets secondaires du traitement du cancer principal.

Contrairement à certains pays d’Europe, les États‑Unis ne disposent pas de mécanismes de suivi qui permettraient de faire les liens entre l’exposition à des agents cancérigènes au travail et l’apparition subséquente de cancers.

Personne ne suit vraiment les travailleurs pour vérifier leur taux de survie, selon le chercheur, du moins pas systématiquement ni efficacement. 

L’analyse de données sur le cancer recueillies des années 1940 à la fin des années 1980 a permis à des épidémiologistes danois de constater que le risque d’être atteint de leucémie a augmenté de façon importante chez les infirmiers en oncologieà partir de 1975, et plus tard, chez les médecins.L’année dernière, une autre étude danoise menée auprès de 92 000 infirmières et infirmiers a conclu à un risque élevé de cancer du sein, de la glande thyroïde, du système nerveux et du cerveau chez ce groupe de professionnels.

Aux États‑Unis, une série d’études de cas relevées dans différentes publications médicales ont également mis le problème en lumière. Par exemple, en 1993, on a publié une étude présentant en détail le cas d’une pharmacienne de 39 ans. Une douzaine d’années plus tôt, cette pharmacienne, « non fumeuse et végétarienne », préparait les doses quotidiennes de médicaments de chimiothérapie courants : cyclophosphamide, fluorouracile, méthotrexate, doxorubicine et cisplatine. Elle utilisait pour ce faire le type de hotte dont on a découvert plus tard qu’il repoussait l’air dans l’espace de travail. D’après le résumé de l’étude de cas, aucun autre facteur de risque habituellement associé au cancer de la vessie n’avait pu être identifié. Ce cancer se retrouvant de manière prédominante chez les hommes blancs âgés et chez les fumeurs, ce cas était particulièrement révélateur. 

Préoccupés par l’accumulation des preuves, les chercheurs du NIOSH, une division des CDC, ont publié en 2004 une mise en garde complète concernant la manipulation des médicaments à risque élevé, assortie de lignes directrices recommandant une série de mesures de sécurité strictes : entre autres, blouses imperméables, gants doubles, « systèmes clos » sophistiqués, hottes de ventilation spéciales, écrans faciaux, respirateurs, propreté des lieux.

Toutefois, ces lignes directrices sont facultatives, ce qui est une erreur, selon la Dre Melissa McDiarmid, pour qui l’application des lignes directrices ne doit plus être optionnelle puisqu’il s’agit d’agents cancérigènes pour l’humain. 

« Bienvenue dans le club »

Dix ans après le début de la carrière de pharmacienne de Sue Crump, les effets sur la santé de l’exposition aux médicaments de chimiothérapie ont commencé à être connus en Europe, et les travailleurs de la santé ont commencé à adopter des mesures de sécurité rudimentaires.

Le gestionnaire de la pharmacie du Swedish Medical Center a pris ces mises en garde très au sérieux et a fait installer dans les espaces de travail des hottes de ventilation spéciales considérées alors comme étant à la fine pointe de la technologie.

Le problème, c’est que ces hottes avaient été conçues pour préserver la stérilité des produits chimiques en expulsant les contaminants. C’est donc dire que le travailleur qui se tenait devant la hotte était toujours exposé aux produits chimiques dangereux.

Lanny Turay, qui a travaillé dans la même pharmacie que Sue Crump, se rappelle avoir vécu un grand nombre d’expériences similaires. Il assure actuellement la gestion des opérations à la pharmacie du Swedish Cancer Institute.

Les mesures de sécurité ont évolué au fil des années. Le Swedish Cancer Institute dispose maintenant d’une aire spéciale consacrée au mélange des médicaments de chimiothérapie, et est doté d’un autre type de hotte ne rejetant plus l’air contaminé en direction des travailleurs. Ceux‑ci portent d’ailleurs des blouses, des gants et des manches de protection spécialement adaptés à leur travail, et prennent d’autres précautions afin d’éviter de répandre des médicaments de chimiothérapie dans leur espace de travail.

 

Tout de même, Sue Crump se demande si ces expositions répétées aux médicaments de chimiothérapie des premières années auraient pu être à l’origine des cancers que ses collègues et elle-même ont développés par la suite. Elle se rappelle avoir été alertée pour la première fois au décès –d’une tumeur au cerveau à l’âge de 29 ans –d’un technicien en pharmacie avec qui elle préparait beaucoup de médicaments de chimiothérapie. À la même période, plusieurs de ses collègues ont fait des fausses couches.

Depuis ce temps, un certain nombre d’études ont établi le lien entre l’exposition aux médicaments de chimiothérapie et certains effets indésirables sur le système reproducteur : fausses couches, déficiences congénitales, faible poids à la naissance. Une enquête menée en 2005 a mis au jour des liens significatifs entre, d’une part, l’infertilité et les avortements spontanés chez les infirmières, et, d’autre part, la manipulation de médicaments de chimiothérapie avant l’âge de 25 ans. Les infirmières, qui recevaient occasionnellement des éclaboussures de ces médicaments sur leurs vêtements ou sur leur peau, étaient plus susceptibles de voir se produire un travail prématuré si elles préparaient neuf doses et plus de médicaments par jour. Un lien a également été établi entre les troubles d’apprentissage chez les enfants et le fait que leurs mères aient porté souvent ou non des gants de protection pour manipuler les médicaments de chimiothérapie.

Aujourd’hui, toutes ces personnes qui ont à peu près l’âge de Sue souffrent du cancer – du col de l’utérus, de l’ovaire, de la prostate, de l’endomètre, du cerveau. Toutes ont à un moment ou à un autre manipulé des médicaments de chimiothérapie et se demandent s’il y a un lien.

Chelsea Crump précise que le cousin de sa mère, son patron, sa meilleure amie, tous ont touché à la chimiothérapie, et tous ont eu une forme de cancer.

Elle ajoute que lorsque sa mère a téléphoné à une amie pour lui annoncer qu’elle avait le cancer, celle-ci, également pharmacienne et cancéreuse, lui a répondu : « Bienvenue dans le club! »

« La roulette de la chimiothérapie »

Les défenseurs de la santé et sécurité au travail se préoccupent particulièrement du sort des employés des petites cliniques, où la sensibilisation n’est peut-être pas aussi forte que dans les grands instituts et où l’équipement de protection coûteux est peut-être moins disponible.

On compte plus de 5,5 millions de travailleurs en soins infirmiers, en pharmacie, en transport des médicaments et en nettoyage des déchets de chimiothérapie, dont, selon les experts, environ deux millions préparent ou administrent dans les faits des médicaments. C’est une tâche qui peut s’avérer salissante. La Dre Melissa McDiarmids’est intéressée à la question après avoir vu une infirmière renverser le contenu d’un flacon de médicament de chimiothérapie sur elle et devenir subitement très malade.

D’après les prévisions, le taux des cancéreux grimpera de 50 % d’ici 10 ans, à cause du vieillissement de la population. On aura alors besoin de plus d’intervenants pour préparer et administrer la chimiothérapie, et les traitements se donneront vraisemblablement de plus en plus à l’extérieur des milieux hospitaliers, soit dans les cliniques externes et même à domicile.

Selon la Dre McDiarmid,les soins à domicile sont totalement désorganisés. Les médicaments sont préparés par des pharmacies spécialisées, versés dans des sacs de plastique refermables et livrés au domicile des patients. C’est là où ça se gâte : aucun règlement n’encadre la façon de vider les bassines ou de disposer des déchets biologiques. 

Qui plus est, les médicaments de chimiothérapie servent maintenant à d’autres fins –traitement de l’arthrite, de la sclérose en plaques entre autres –, et se retrouvent donc dans plus de cabinets de médecins.

Et, les vétérinaires utilisant de plus en plus ces médicaments, leurs collaborateurs sont aussi susceptibles d’avoir à en manipuler.

Selon Brett Cordes, vétérinaire devenu consultant en santé et sécurité au travail après un diagnostic de cancer de la glande thyroïde, l’arrivée de médicaments de chimiothérapie génériques a rendu le traitement plus abordable pour les propriétaires d’animaux domestiques. Comme beaucoup de vétérinaires qu’il a consultés, le Dr Cordes a manipulé des médicaments de chimiothérapie sans comprendre les dangers auxquels il s’exposait. D’après lui, les médecins reçoivent davantage d’information que les vétérinaires sur les pratiques sécuritaires. Les vétérinaires passent entre les mailles du filet de la prévention.

Ancienne gestionnaire principale de la pharmacie du San Francisco Medical Center rattaché à l’Université de Californie, Luci Power a été l’une des premières à attirer l’attention sur le danger des pratiques qui avaient cours au début des années 1980. Elle continue à conseiller différents groupes professionnels sur la question. Selon elle, le déni constitue encore un gros problème.

Les gens veulent le décompte des victimes. Pour eux, tout cela n’est que théorie et campagnes de peur. Ils ne nous croient pas. Sans statistiques, ils choisissent simplement de ne pas croire qu’ils pourraient être touchés.

Pour tous ceux qui militent en faveur de milieux de travail plus sécuritaires, absence de données est synonyme d’impasse. Ne considérant tout simplement pas qu’il s’agisse d’un problème, de nombreux employeurs – et les travailleurs de la santé eux-mêmes – résistent à l’instauration de longs et coûteux changements, qui protégeraient pourtant les travailleurs.

Les infirmiers n’aiment pas porter des gants ou des blouses et ne veulent pas effrayer les patients, selon Luci Power.

Par ailleurs, on rapporte de plus en plus que les pratiques varieraient grandement d’un milieu de travail à l’autre, que des blouses et des gants seraient parfois réutilisés, et que même les protocoles de sécurité existants n’empêcheraient pas la contamination.

D’après une étude menée en 1999 sous la direction de Thomas Connor, dans les pharmacies de six hôpitaux nord-américains, les surfaces de travail étaient contaminées, malgré l’utilisation d’« enceintes de sécurité biologique » – des hottes spéciales devant stopper la contamination.

Les gens pensaient qu’il s’agissait d’une boîte magique. Mais, selon le chercheur, dès qu’on entre les bras dans ces enceintes, on en brise le sceau. Sans compter qu’on y entrait et en sortait toute sorte d’équipement. Tout était contaminé, même les mains des intervenants, leurs gants et leurs badges.

L’utilisation de la blouse est particulièrement problématique. Aucune amélioration en 20 ans, selon Marty Polovich.

D’après l’expérience de Seth Eisenberg, la blouse est portée dans seulement 50 % des cas où l’usage en est recommandé. On joue à la « roulette de la chimiothérapie ».

Les gens ne prennent pas la situation suffisamment au sérieux

Juin 2009. Journée ensoleillée. Sue Crump a encore pas mal de choses à faire.

Elle doit expliquer à Chelsea le fonctionnement d’une hypothèque et prendre rendez-vous avec un planificateur financier. La mère et la fille passent en revue les vieilles photos.

« Je suis une personne pragmatique », avoue-t-elle. « J’aborde ça aussi de façon pragmatique. »

Le cancer du pancréas vient avec un sombre pronostic. Au moment du diagnostic, il est habituellement déjà trop tard.

Au début, Sue a cru que les symptômes qu’elle ressentait – perte de poids, troubles gastro-intestinaux, fatigue – étaient causés par le divorce qu’elle vivait à l’époque, que le stress avait causé un ulcère d’estomac.

Elle a pris une pause de son travail à la pharmacie et a accepté un poste comme spécialiste en déclarations de revenus. Une semaine avant la fin de la période des impôts, on lui a appris qu’elle avait une grosse tumeur dans l’abdomen.

Sue Crump a déjà eu raison de plusieurs pronostics – de trois à six mois, de six mois à un an. Elle est encore là un an plus tard. Par pur entêtement à son avis.

« J’ai des origines écossaises et irlandaises », précise-t-elle. « Mon père disait toujours que j’avais la tête doublement dure. »

Cependant, le cancer ne fait pas de quartier, et les marqueurs tumoraux de Sue poursuivent leur course. En fait, leur nombre a quadruplé en quelques mois.

Sue ne tolère plus que la soupe, le Jell-O et le fromage cottage. Elle tente de préparer sa famille à ce qui s’en vient.

L’automne dernier, ce fut l’ultime assaut.

Chelsea a interrompu ses études afin de prendre soin de sa mère chez elle, dans la résidence de Redmond qu’elle a fait construire sur un terrain qu’elle avait acheté et payé entièrement avant même de se marier.

Ensemble, la mère et la fille réussissent à réaliser quelques derniers rêves – visiter Disneyworld pour la première fois et voir les fameux étalons blancs Lippizan en spectacle. Elles promènent les chiens de Sue dans le boisé qu’elle adore.

N’ayant rien perdu de son sens de l’humour, Sue dit qu’elle voudrait bien que sa grande joueuse de soccer de fille la « botte littéralement dans la rivière » qui passe à cet endroit lorsque le temps sera venu de disposer de sa dépouille.

Et elle réussit encore à faire rire sa fille.

Déterminée jusqu’à la fin, Sue a déjoué plusieurs pronostics, avant de succomber à la maladie entourée de sa famille et de ses chiens, dans son salon, le 13 septembre.

Peu avant, elle avait fait un souhait : qu’après avoir entendu son histoire, les nouveaux travailleurs de la santé fassent un peu plus attention.

Pour elle, la question de la sécurité au travail doit être revue en entier. Les gens ne prennent pas la situation suffisamment au sérieux. 

Elle a aussi arraché une dernière promesse à sa fille.

Tout juste avant le décès de sa mère, Chelsea Crump lui a promis qu’elle allait terminer ses études en journalisme.

Et elle s’est promis de faire connaître l’histoire de sa mère.

http://www.invw.org/chemo-main