Par Patricia Kearns

Octobre est le Mois de la sensibilisation au cancer du sein– au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, malgré la déferlante rose qui inonde tout autour de vous et réclame vos dollars. Depuis 2010, Action cancer du sein du Québec (ACS-Qc) – jusqu’ici connue sous le nom d’Action cancer du sein de Montréal (ACSM) – a souligné le mois d’octobre par des activités parallèles : théâtre de rue présenté par des jeunes; conférence Travail et cancer du sein; bed-in dans la suite John Lennon et Yoko Ono à l’hôtel Reine Elizabeth de Montréal pour lancer une pétition adressée à Santé Canada exigeant des symboles clairs sur les produits contenant des agents cancérigènes; et enfin, la campagne « Petits mensonges roses », qui vise à corriger les distorsions que les croisades du ruban rose utilisent pour nous induire en erreur.

Le 2 octobre, en collaboration avec le Réseau des femmes en environnement et le comité des femmes du Conseil central du Montréal métropolitain-CSN, ACS-Qc a organisé, au cinéma Beaubien, une projection de L’industrie du ruban rose,documentaire de l’ONF, qui était suivie d’une discussion sur le film. Le film présente la vérité sur la philanthropie du ruban rose, sans détour. Il est bien connu que les entreprises tentent de renforcer leur image et d’accroître leurs profits en s’associant à une bonne cause. Mais qui en profite vraiment, la cause ou l’entreprise? Et si les produits vendus – avec la promesse de trouver un remède – faisaient partie du problème? ACS-Qc est déterminée à trouver les réponses à ces questions en examinant les pratiques de ce « virage au rose » au Québec, en particulier parce que nous savons que les produits chimiques présents dans les cosmétiques et les produits de soins personnels que nous utilisons quotidiennement contiennent des perturbateurs endocriniens dont le lien avec le cancer du sein est connu.

Les campagnes du ruban rose prennent appui sur des arguments puissants – des messages sur le cancer du sein, que les entreprises sont heureuses de véhiculer : la lutte contre le cancer du sein donne d’excellents résultats; un remède est à portée de main; les survivants ont la cote. De toute évidence, les entreprises ne s’associeraient pas à des campagnes qui révéleraient le côté sombre du cancer du sein. Par conséquent, ACS-Qc sait combien il est important de remettre les pendules à l’heure pour que les gens soient informés au sujet des produits toxiques présents dans l’environnement ayant un lien avec le cancer du sein, pour qu’ils se mettent en colère, à juste titre, et qu’ils se joignent à nous pour faire pression sur le gouvernement pour que les lois régissant les produits chimiques soient plus sévères. Pour en savoir plus, suivez notre campagne « Petits mensonges roses ».


Écodéfi 2014 et EcoHealth 2014

Le Réseau des femmes en environnement (RQFE) est une organisation qui attire constamment ACS-Qc en raison du travail qu’il effectue auprès des citoyens pour les sensibiliser aux liens entre santé des femmes et environnement. (Voir aussi dans ce numéro Deux organisations aux missions semblables, par Lise Parent, une des membres fondatrices du RQFE. En janvier 2005, le RQFE a organisé le colloque international, Écodéfi 2005, qui présentait des conférences, des ateliers, des tables rondes et des kiosques consacrés à ces enjeux, fournissant par la même occasion une vitrine publique pour le développement durable. Le colloque avait attiré plus de 450 participants. Cette année, ACS-Qc s’est associée au RQFE et au CINBIOSE pour organiser le colloque Écodéfi 2014, qui a eu lieu le 11 août dans le cadre d’EcoHealth 2014.

Le colloque d’une journée visait à faire le point sur l’information présentée lors d’Écodéfi 2005. Voici un aperçu des thèmes qui ont été abordés :

  • André Cicolella, président du Réseau environnement santé de France, a précisé que, selon lui, les trois faits marquants suivants ont eu un impact majeur sur l’adoption par le Parlement français, en mai 2014, d’une stratégie nationale sur les perturbateurs endocriniens chimiques : le colloque de Wingspread, tenu en juillet 1991; la publication, en 2012, de Perspectives mondiales en matière de produits chimiques par le PNUE, et l’étude sur les perturbateurs endocriniens produite par l’associationNoteo en septembre 2013.
  • Citant en exemples le Canada et l’Afrique du Sud, qui ont interdit le BPA, il a posé une question : « Si ces pays y sont arrivés, pourquoi pas nous? » 
  • Les perturbateurs endocriniens et le BPA partagent le même mécanisme d’action ou mode d’action, le mécanisme d’action ou le mode d’action étant le mécanisme par lequel un produit chimique anthropique a un effet sur un organisme vivant. Par exemple, le mode d’action de certains produits chimiques consiste à se lier à l’ADN d’un organisme.
  • L’épigénétique à effet durable —l’idée que trois générations ou plus peuvent être affectées par une modification de l’expression génétique provoquée par des influences environnementales.
  • La santé peut êtreconsidérée comme la quatrième crise écologique, mais aussi comme le quatrième pilier du développement durable (André Cicolella).
  • Lesliens entre santé et environnement sont primordiaux— nous avons besoin d’un écosystème sain (à partir de la présentation donnée par Synergie Santé Environnement [SSE]).
  • En 1987,il y avait 23 000 substances toxiques en utilisation au Québec — depuis 1987, 1 000 substances toxiques ont été ajoutées chaque année à l’environnement du Québec.
  • GRASest un acronyme utilisé par la Federal Drug Administration(FDA). Il signifie Generally Recognized As Safe, et s’applique à des produits chimiques ajoutés aux aliments ou aux cosmétiques qui n’ont pas à être soumis à des tests ni à l’approbation de la FDA. Dans ces cas, ce sont les producteurs et les fabricants qui déterminent eux-mêmes si les substances utilisées sont sans danger.

ACS-Qc espère poursuivre sa collaboration avec tous ceux et celles qui sont associés aux colloques Écodéfi et EcoHealth, d’autant plus que nous reprendrons sous peu notre campagne « Lâchez mes hormones! ».


À l’occasion du colloque EcoHealth 2014, ACS-Qc, le Réseau des femmes en environnement (RQFE) et le Réseau canadien pour la santé des femmes (RCSF) ont présenté une séance extraordinaire ayant pour thème : Écosanté en milieu de travail : stratégies pour sensibiliser les populations à risque. Cette séance, qui a suivi le colloqued’une journée Écodéfi 2014, a accueilli les conférenciers Charlotte Brody, de BlueGreen Alliance (États-Unis); Jim Brophy et Margaret Keith, de l’Université de Windsor (Canada,) et André Cicolella, du Réseau Environnement Santé (France).
 

Voici certains faits et certaines réflexions qui ont filtré :

Dans la plupart desdiscussions relatives à la prévention du cancer du sein, les femmes sont amenées à croire qu’elles doivent bien gérer leurs modes de vie, et en particulier les facteurs comme l’alimentation, l’exercice et la consommation d’alcool, si elles veulentéviter le cancer. Elles sont amenées à se sentir responsables lorsqu’elles sont victimes de la maladie. Ce dont on ne parle que rarement, c’est le fait que les produits chimiques toxiques, qui sont omniprésents dans le monde d’aujourd’hui, font partie des facteursqui contribuent à la hausse actuelle des taux de cancer, soit les gènes, les habitudes de vie et l’environnement. Les femmes qui occupent des emplois dans lesquels ellessont exposées à desproduits chimiques toxiques sont beaucoup plus susceptibles que les autres de développer un cancer du sein. Ce faita été démontré par Jim Brophy et Margaret Keith dans leurs recherches sur les travailleuses et le cancer du sein de 2012.

L’étude de Brophy et de Keith, Breast cancer risk in relation to occupations with exposure to carcinogens and endocrine disruptors: a Canadian case-control study, a joué un grand rôle en comblant une lacune importante dans la recherche sur le cancer professionnel, lacune découlant de la diminution considérable de ce type d’analyse ces dernières décennies. Charlotte Brody a expliqué que c’est après avoir compris queles travailleurs qui sont exposés à des produits chimiques ayant un lien avec le cancer du sein ont un risque élevé de développer la maladie — grâce à l’étude Brophy-Keith à laquelle elle l’a sensibilisé ­—, que le syndicat des métallos en est venu à collaborer avec elle auprojet éducatif,Putting Breast Cancer out of Work.

Parmi les faits troublants mis en évidence dans l’étude : les femmes préménopauséesqui travaillent dans l’industrie des plastiques entrant dans la fabrication des automobiles et dans l’industrie de la conserverie alimentaire sont de 4,7 et 5,7 fois plus susceptibles, respectivement, d’avoir un cancer du sein que celles qui ont un même mode de vie et qui vivent dans les mêmes milieux, mais qui ne travaillent pas dans ces industries.

  • Quel est le niveaude risque acceptable pour les travailleurs? Qui va décider?
     
  • Les gènes et les antécédents familiaux sont responsables demoins de 35 % du risque de cancer du sein. Cela signifie que nous avons le potentiel de réduire la plupart des facteurs de risque responsables du cancer du sein et d’autres problèmes chroniques de santé — nous pouvons réduire l’exposition aux produits chimiques liés au cancer du sein (voir Putting Breast Cancer out of Work).
     
  • Alors que les tauxde mortalité liés au cancer du sein ont diminué depuis 1975, l’incidence du cancer du sein continue d’augmenter tant chez les femmes que chez les hommes. C. Brody a présenté ces faits ainsi que des informations concernant la santé des enfants : la mortalité liée au cancer chez les enfants de moins 20 ans a diminué depuis 1975, mais l’incidence du cancer dans ce groupe a augmenté. Des statistiques montrant l’augmentation des maladies chroniques renforcent quelques-unes des conclusions les plus spectaculaires : l’asthme a augmenté de 100 %; les problèmes defertilité de 40 %; les diagnostics d’autisme de 1000 %, et les naissances prématurées de 30 %.
     
  • La Francea les taux de cancer du sein et de la prostate les plus élevés dans le monde entier. André Cicolella a joué un rôle primordial dans l’adoption, par la France, d’une stratégie nationale concernant les perturbateurs endocriniens chimiques. Il a expliqué que le mode d’action des perturbateurs endocriniens ne correspond pas au paradigme classique de la toxicologie, formulé au XVIe siècle par Paracelse, et selon lequel« la dose fait le poison ». Ce paradigme demeure à la base de la réglementation des substances chimiques. Cependant, l’impact des perturbateurs endocriniens ne peut être mesuré à partir de ce paradigme parce que leurs effets varient suivant le mode d’exposition des humains et de la faune à ces substances chimiques et selon le moment où cette exposition se produit. Il faut tenir compte de l’âge lors de l’exposition, du temps écoulé entre l’exposition et l’effet, des interactions entre les produits chimiques causant un effet et de l’exposition à long terme.
     
  • D’après A. Cicolella, parce que les effets à long terme de cette exposition n’ont pas été déterminés, il serait préférable de limiter toute exposition humaine aux substances qualifiées de perturbateurs endocriniens. En outre, a-t-il demandé, comment évaluons-nous le risque d’exposition? Il s’agit là d’une préoccupation importante, car les perturbateurs endocriniens ont clairement un mode d’action différent de celui à partir duquel les réglementations actuelles sont fondées. Il estime qu’il est temps pour les citoyens de participer à une révolution en santé publique. Il a écrit sur l’échec du modèle biomédical dans la lutte pour enrayer l’épidémie de maladies chroniques à laquelle les humains sont aujourd’hui confrontés. Pour lui s’impose une révolution en santé publique, une révolution faisant appel à un nouveau paradigme construit sur ​​une définition écosystémique de la santé et sur la reconnaissance de la légitimité d’une participation citoyenne basée sur le principe de précaution.