Karuna Jaggar  , EcoWatch  | 27 janvier 2015

Affiché en français avec la permission de l’organisme EcoWatch

La plupart des gens pensent que la fracturation hydraulique est un problème de changement climatique. Ils peuvent faire le lien entre un puissant gaz à effet de serre comme le méthane et ses conséquences sur le réchauffement de la planète. Mais les fuites des émissions de méthane autour des emplacements des puits ne sont qu’une des nombreuses préoccupations engendrées par le boom de la fracturation. Ce procédé toxique, qui utilise plus de 700 produits chimiques dont un grand nombre est associé au cancer du sein, menace les bases de la vie. Tout comme il perturbe le climat, il augmente le risque de cancer du sein.

 

Qu’ont d’autre en commun les changements climatiques et le cancer du sein? Les deux constituent des menaces croissantes qui exigent des mesures urgentes si on veut contrer des dommages irréversibles.

Le cancer du sein est une crise de santé publique. Chaque année, près d’un quart de million de femmes apprennent qu’elles ont un cancer du sein invasif, et 40 000 femmes meurent de la maladie. Fait perturbant, le risque qu’une femme ait un cancer du sein à un moment donné de sa vie est passé d’un sur 20, dans les années 1960, il y a 50 ans, à un sur huit aujourd’hui. Comme c’est le cas pour le cancer du sein, l’incidence d’autres types de cancers, par exemple celui du foie, de la thyroïde, du cerveau ou du pancréas est en hausse. Et ce n’est pas tout : l’incidence des cancers infantiles associés aux facteurs environnementaux est également en hausse.

Il y a près de cinq ans, le président d’un groupe américain d’experts sur le cancer a déclaré que ses collègues et lui étaient fortement préoccupés par le fait que l’ampleur réelle des cancers liés à des causes environnementales avait été largement sous-évaluée... Les Américains, même avant leur naissance, sont continuellement exposés à une multitude de combinaisons de produits dangereux. Mais, malgré cette déclaration fracassante, aucune réglementation n’a été adoptée à l’échelle fédérale pour protéger la santé publique.

En vérité, nous vivons actuellement dans une soupe toxique de produits chimiques. En l’absence d’une stratégie préventive nationale en matière de santé et de sécurité de l’environnement, stratégie dont la mise en œuvre relèverait des États, comment est-il possible de se protéger et de protéger les générations futures contre le cancer du sein? Les règlements concernant les produits chimiques ne sont pas adéquats et doivent être renforcés dans une foule de secteurs, que ce soit celui des produits de consommation, des produits industriels chimiques, des produits médicaux ou du matériel d’emballage des aliments, pour n’en nommer que quelques-uns. Et la source la plus importante de produits chimiques liés au cancer qui mettent en danger notre santé et qui augmentent le risque du cancer du sein auxquels nous sommes exposés est la fracturation hydraulique, en croissance constante.

La fracturation est une forme extrême d’extraction de l’énergie; il s’agit de mélanger des dizaines de milliers de gallons de produits chimiques avec des millions de gallons d’eau et de pomper ce mélange sous terre à très haute pression afin de fissurer les formations rocheuses et de faire libérer le pétrole et le gaz naturel. En dépit des dangers inhérents à la fracturation, aux États-Unis, l’Energy Policy Act de 2005, favorable à l’industrie, soustrait les industries gazière et pétrolière à plus d’une douzaine de lois et de règlements environnementaux, y compris la Clean Water Act, la Safe Drinking Water Act et la Clean Air Act. Une disposition de cette loi, communément appelée l’Halliburton Loophole (adoptée sous l’impulsion Dick Cheney, ancien vice-président américain et ancien PDG de l’entreprise Halliburton), permet en effet aux industries gazière et pétrolière de se soustraire à la Safe Drinking Water Act et d’injecter des substances reconnues dangereuses directement dans les réserves d’eau souterraine ou près de celles-ci.

L’utilisation de la fracturation hydraulique croît à une échelle et à une allure telles que la santé de tous aux États‑Unis s’en trouve menacée. Dans notre monde étroitement connecté, ce n’est pas seulement la santé des millions de familles vivant près des endroits où se pratique la fracturation qui est en jeu. C’est l’ensemble de la population qui est susceptible d’être exposée aux produits toxiques utilisés parce que l’eau est pompée depuis des zones où la fracturation se fait jusqu’aux villes, parce que la fracturation pratiquée dans les régions agricoles contamine les aliments retrouvés sur toutes les tables du pays, et parce que l’air transporte des contaminants de façon imprévisible et non traçable. Ces puits de fracturation, en nombre infini et mal réglementés, menacent les bases mêmes de la vie : la nourriture, l’eau et l’air.

Partout aux États-Unis, des millions de femmes et de familles risquent déjà d’être exposées à ces produits chimiques et aux dangers pour la santé qui s’ensuivent. Des dizaines de milliers de puits ont été forés depuis l’an 2000, et plus de 15 millions de personnes résident à moins d’un mille d’un de ces puits. Et si l’industrie pétrolière et gazière continue de faire ce qu’elle veut, ce nombre continuera de grimper de façon soutenue. Selon l’organisme Environment America, depuis 2005, 82 000 puits ont été soumis au processus de fracturation dans 17 États, et, en 2012, dans 14 États seulement, 22 326 nouveaux puits ont été forés.

L’industrie pétrolière et gazière tente de garder secrète la combinaison précise des produits chimiques utilisés pour la fracturation en invoquant le « secret de fabrication ». Mais les militants dans les domaines de l’environnement et de la santé ont déployé beaucoup d’efforts pour faire la lumière sur ce que l’industrie injecte dans la terre et, par le fait même, dans nos corps.

Seulement ces deux dernières années, les scientifiques et les chercheurs ont publié toute l’information disponible sur les conséquences de la fracturation pour la santé et l’environnement, faisant état de plus de 700 produits chimiques, dont des cancérogènes, des neurotoxines, des perturbateurs endocriniens, des plastiques, des métaux lourds et des agents radioactifs, qui sont couramment utilisés pour le forage et la fracturation à proximité des réservoirs de pétrole et de gaz. Bon nombre de ces produits chimiques sont liés au cancer du sein, ainsi qu’à une panoplie d’autres maladies; 25 pour cent de ces produits ont été associés au cancer; plus du tiers perturbent le système endocrinien, et jusqu’à 50 pour cent causent des problèmes aux systèmes nerveux, immunitaire et cardiovasculaire.

Arrêtons-nous simplement à l’un de ces produits : le benzène, un cancérogène connu lié au cancer du sein de l’homme, maladie développée à la suite d’une exposition en milieu de travail. On a trouvé du benzène dans l’urine de travailleurs exposés au fluide de fracturation en dépit du fait que, dès 1948, une étude toxicologique de l’American Petroleum Institute même affirmait que la seule concentration du benzène généralement considérée comme étant parfaitement sûre est zéro, tout comme l’US Environmental Protection Agency a établi à zéro, le niveau maximal de benzène acceptable dans l’eau potable.

Un grand nombre de ces produits chimiques dangereux ne sont pas biodégradables, ce qui signifie qu’une fois qu’ils sont injectés sous terre et relâchés dans l’environnement, ils deviennent en quelque sorte le legs toxique et radioactif de la fracturation et menacent la santé des humains pendant des années et des années. Aucune option sécuritaire n’existe pour traiter les eaux usées provenant de la fracturation. Les puits utilisés pour la fracturation et pour éliminer les eaux usées toxiques ont déjà contaminé l’eau potable et menacent la sécurité d’une très grande quantité de réservoirs aquifères d’eau potable. À l’automne 2014, le Center for Biological Diversity a révélé que l’industrie pétrolière a pompé illégalement presque trois milliards de gallons d’eaux usées dans les réservoirs aquifères du centre de la Californie, qui fournissent l’eau potable et permettent l’irrigation des terres agricoles. Plus tôt ce mois-ci a eu lieu, dans le Dakota du Nord, le pire déversement d’eaux usées provenant de la fracturation hydraulique depuis que le recours à ce procédé a explosé dans cet État. Ce sont trois millions de gallons de fluides provenant de la fracturation qui ont été déversés dans une rivière.

Même si nous ne connaissons pas encore toutes les conséquences à long terme des déversements comme ceux‑ci sur la santé, nous en savons sûrement assez pour encadrer le procédé de fracturation hydraulique. C’est exactement ce qu’a fait le gouverneur de l’État de New York le mois dernier, peu de temps après la publication d’une étude attendue depuis longtemps sur les conséquences de ce procédé pour la santé, en annonçant que la fracturation hydraulique était interdite dans l’État. Présentée par le Dr Howard A. Zucker, directeur de la santé par intérim de l’État lors d’une réunion du cabinet de l’État, l’étude affirmait que la pollution de l’air et la contamination de l’eau associées à la fracturation hydraulique constituaient des risques importants pour la santé publique. Le Dr Zucker  incitait à la prudence, précisant qu’il ne voudrait pas que sa famille vive à proximité d’un puits de fracturation. Nous ne pouvons faire d’erreur : les risques potentiels sont trop grands, a-t-il ajouté.

La réalité est que la fracturation hydraulique menace à la fois le climat et l’humain. Nous ne pouvons séparer l’un de l’autre. Pour les défenseurs de la santé des femmes, tout comme pour les environnementalistes, il est maintenant temps d’agir. Nous devons agir ensemble pour protéger la santé des populations qui sont déjà touchées ou qui seront un jour menacées. Nous devons agir de façon proactive afin de protéger la santé publique avant que d’autres dommages soient faits. Avant l’interdiction dans l’État de New York, Environment America estimait à pas moins de 60 000 le nombre de puits. Aujourd’hui, grâce à l’engagement, à la persévérance et à l’audace de milliers de militants  ,   les New-Yorkais ont fait reculer la puissante industrie pétrolière et gazière. Cette année, ce sont les Californiens, ainsi que des militants de partout aux États-Unis qui sont prêts à faire de même.

L’organisme que je dirige, Breast Cancer Action, a été fondé il y a 25 ans par des femmes qui avaient un cancer du sein et qui en mouraient; elles désiraient mettre fin à la complaisance des scientifiques, des organismes gouvernementaux et du public en général face à l’épidémie émergente. Ces femmes croyaient à la prévention et refusaient de baisser les bras et de voir se multiplier le nombre de victimes de la maladie. Aujourd’hui, nous suivons leurs traces et continuons d’étaler la vérité au grand jour avec le même courage qu’elles.

Pour toutes les femmes exposées à des produits chimiques dangereux parce qu’elles habitent près d’un puits soumis à la fracturation, nous disons : la fracturation, pas question. Pour toutes les femmes atteintes d’un cancer du sein qui craignent une exposition à des produits chimiques susceptibles de nuire à leurs traitements, nous disons : la fracturation, pas question. Pour toutes les familles que le risque de cancer du sein des générations futures préoccupe, nous disons : la fracturation, pas question. Enfin, pour toutes celles qui ont vécu l’expérience du cancer du sein et qui ont peur que leur santé soit maintenant menacée par la fracturation hydraulique, nous disons : la fracturation, pas question.